Ne vivons plus comme des aveugles.

Publié le 7 Mai 2014

Que nous disent deux publications récentes sur la situation de la Grèce? Le livre de Panagiotis Grigoriou et le film de Yannis Youlontas.

C’est à une archéologie du chaos que nous invite l’ethnologue Panagiotis Grigoriou, dépêché en Grèce sous le régime des Troikans, une version moderne des Colonels. La démocratie y a été abolie et le modèle économique libéral le plus extrême s’exprime ; « Il s’agit de faire de la Grèce un cobaye pour expérimenter le modèle de faillite contrôlée en Europe ». L’auteur y raconte depuis son blog Greek Crisis le quotidien des Grecs de la capitale mais aussi, au gré de ces excursions le lent suicide de ce pays depuis les îles ou encore de Trikala en Thessalie.

Nouvelle donne politique.

Les élections sous protectorat allemand n’ont rien changé. A chaque nouveau tour de scrutin, le pays subit les coupes budgétaires sensées le remettre d’aplomb. Une des conséquences des Mémorandums est toutefois le désaveu vertigineuxde la classe politique : Les députés du PASOK, les socialistes clientélistes qui ont gouverné le pays durant trente ans, sont hués dans tout le pays. Quand la police arrête un manifestant qui agresse un élu socialiste en Thessalie, le car est bloqué et la police obligée de libérer le fautif. A Rhodes en mars 2012, le personnel politique est conspué lors d’un défilé. Lucas Papademos (Nea Dimokratia) convoque un conseil des ministres pour éviter des débordements et militarise la fête nationale. Le ministre de l’économie reçoit un yaourt dans la figure en pleine réunion nationale du PASOK. Au fil des années de crise, l’apparition publique des élus de la collaboration européenne devient impossible. Entre Michel Rocard et l’extrême droite, la pression européenne se conjugue dans une solution : militariser ce pays ingouvernable.

Rares sont les élus qui finissent incarcérés, c’est pourtant le cas d’Akis Tsokhatzopoulos , un des fondateurs du Pasok, qui est en prison pour des malversations, justement avec des entreprises allemandes. Le journal satirique To Pontiki ( La souris) se fait l’écho de ce pourrissement de la démocratie.

Proche de Theodorakis ou de Manolis Glezos, des figures de Syriza, l’auteur raconte l’ascension du parti de la gauche radicale dans les élections et le focus porté sur Aube Dorée par les médias, les perroquets du système. En mai 2012 Syriza était arrivé en seconde position dans le pays et en première à Athènes, au Pirée et dans les grandes villes. Ce même parti se droitise d’après ses militants les plus à gauche, notamment à Salonique. Lors du troisième Mémorandum, (en latin, ce dont il faut se souvenir) des syrizistes du courant gauche et d’autres clients réfugiés politique dans un café sont tombés d’accord sur un point : « La lutte conventionnelle ne mène plus à rien. Nos députés et les autres du KKE devraient quitter le bâtiment et rejoindre la manifestation. » L’épouvantail de l’extrême droite est agité devant les yeux du peuple comme une injonction à accepter les diktats de l’Europe financière et malgré les applications drastiques de leur plans d’ajustement. L’extrême droite fait son lit de ce programme Eurosoft, comme un frère siamois de la politique décidée à Bruxelles, enfermant le peuple grec dans un milieu carcéral eurolandais comme l’écrit l’auteur.

Mise au pas des médias et révolte journalistique.

Panagiotis Grigoriou raconte avec précision les Mémorandums en décrivant les applications concrètes dans les profondeurs du pays de la politique bancocrate. There is no alternative semble répéter les élites politiques grecques. On découvre les envolées rageuses du journaliste de centre droit Georges Trangas qui a déposé une plainte pour génocide contre le peuple grec. » Eh salopards il n’y a aucune guerre civile, il y a 95 % de ce peuple qui rejette cette politique du pire, la pays n’est pas divisé, entrepreneurs, classe moyenne, ouvriers, militaires, secteur privé et public, tous détestent ce gouvernement, cela devient une affaire nationale, dépassant la lutte des classes…(Emission de Georges Trangas, REAL FM, Novembre 2011)

« Les sujets grecs réalisent du moins que les grands journalistes dépendent du tiers payant de la bancocratie. » quand ceux-ci expliquent que Samaras résiste à la Troïka. L’un d’eux, patron du journal Pro Thema est mis en examen pour blanchiment d’argent en décembre 2012. C’est ce que raconte Panagiotis Grigoriou le jour où Poul Thomsen, représentant du FMI est atteint par un jet d’œuf d’un retraité. Sur la blogosphère on regrette qu’il ne soit visé que par des œufs et non pas par des balles.

Les dirigeants de l’Europe semblent demander comme Joseph Goebbels en parlant de la guerre en 1943 , « Voulez vous la dette totale, ». Toute une propagande alternant promesses et menaces est distillée dans les médias. Ainsi, alors que toute démocratie a été abolie, To Vima, un journal pro gouvernemental évoque lors de la visite d’Angela Merkel, le prétendu putsch évité d’octobre 2011. Si vous ne voulez ni l’extrême droite ni l’armée, acceptez la dictature des marchés. Une belle aporie.

Fin 2012, les purges commencent dans les médias qui n’ont pas disparus puisque en 2013 la télévision grecque publique va être purement et simplement fermée. Pour avoir évoqué le climat policier lors de manifestations, ce sont trois journalistes qui seront limogés ; Kostas Vaxevanis sera mis en examen pour avoir publié la liste Lagarde quant à A. Khondroyannis , elle a été mise en examen pour avoir publié des photos à Corcyre montrant des policiers et des Aubedoriens côte à côte.

Dans le même temps, un cadre d’Aube Dorée se permettait de frapper à la télévision deux élues communistes avant de s’enfuir du plateau.

Troïkanocide, mendicité ou émigration.

Conséquence d’une impossible révolte, les suicides se développent avec celui du pharmacien retraité Dimitri Christoulas qui résonne dans tout le pays en avril 2012. Dans sa lettre il signe : « Je crois qu’un jour les jeunes sans avenir prendront les armes et iront pendre les traitres du peuple, sur la place Syntagma… »

Panagiotis Grigoriou souligne que c’est la rue qui aura été le vecteur essentiel de la portée de cette nouvelle. Un rassemblement gazé comme à son habitude amène son flot de paroles. « Un vieil homme que j’ai rencontré sur la place vers 21 heures alors très ému les larmes aux yeux, s’est adressé ainsi à un groupe de jeunes : « Pour une révolution, il faut du sang, prenez les armes et tuez-les. »

On voit que toute pondération de la parole s’est évaporée sous les coups de la Troïka. Une Parrhésia - obligation de dire franchement ce que l’on pense des affaires publiques- dont l’auteur pense qu’elle est loin de la Grèce actuelle. Pourtant un ami dentiste de notre bloggeur émet des doutes : « Je ne sais pas. Les gens sont en colère, certes, mais ils restent assez immobiles, c’est sous le couvercle que l’ébullition continue. » Les gens se débranchent d’ailleurs des médias, « C’est un acte de survie psychologique » afin d’échapper à cette stratégie du choc.

On aurait pu penser que les syndicalistes résisteraient mieux au choc. Pourtant Savas Metoikidis s’est suicidé pour protester contre la dictature des marchés. Encore une victime par troïkanocide. La mendicité endémique devient frappante. Ces paliers humains font qu’un mendiant disparaît devant l’image des derniers grévistes de la Poste protestant contre la vente de l’entreprise. Pour d’autres, c’est de nouveau l’émigration et parfois vers l’Allemagne, le responsable affiché de la crise économique.

Une des conséquences immédiates du Mémorandum a été de faire sauter les conventions collectives. Dés le 18 avril 2012, l’Union patronale grecque a dénoncé toutes les conventions. A chacun et à ceux qui ont encore un emploi de tout renégocier. Les mesures prises au pas de charge sont une régression sans pareille. Dernière demande des Troïkans en octobre 2012 : Le passage aux six jours travaillés par semaine sans augmentation de salaire, la suppression des indemnités de licenciement, la suppression de toutes les allocations sociales restantes et licenciement immédiat de 15 000 agents de la fonction publique…un rêve de MEDEF. « Une punition exemplaire à la Grèce » comme le rapporte cet ancien fonctionnaire du FMI, Panagiotis Roumeliotis.

L’écriture subtile raconte la mort d’Antigone, une jolie jeune femme de la région de Volos, morte de l’explosion de son chauffe eau pour avoir tenté de sauver ses économies. Dans les derniers mois de 2011, un demi-million de personnes ont été licenciées. Les départements ont été abolis et les communes regroupées. Les fonctionnaires territoriaux ont perdus de 40 à 50% de leur salaire.Le fuel devenu trop cher, les poêles à buches voient leurs ventes grimper.

Jamais les Grecs n’auront autant manifesté que depuis trois ans. En septembre 2012 ce sont les policiers qui vont s’y mettre. Pourtant c’était bien la seule catégorie épargnée par la diminution des salaires.

La France a inventé la ZAD*, la Grèce elle, subi la ZOP, la Zone d’occupation prioritaire.

L’humour tragique affleure au fil des pages. Il faut bien se défendre d’autant de malheurs. Au sujet des Météores, un site historique bien connu des visiteurs de la Grèce, l’auteur écrit « Je propose que ce site soit aussi classé Patrimoine mondial du FMI » Panagiotis Grigoriou analyse in fine qu’en 2012, le temps électoral aura mobilisé la population, sans aucun débouché politique.

Résistances et alternatives.

On peut tabler sur le fait qu’en 2013, les alternatives se sont encore développées à travers le pays : magasins gratuits, dispensaires à prix libres, assemblées populaires, et autogestion des entreprises. Nécessité oblige.

Ce point de vue est développé dans le film de Yannis Youlountas, réalisé à partir de décembre 2012. Centré sur les alternatives au capitalisme, le réalisateur nous entraine dans un dispensaire médical gratuit à Athènes, et dans des centres sociaux gérés collectivement par le mouvement anarchiste. Syriza a un rôle central dans ce développement. Les chaînes rouges et noires de manifestants entourés de policiers, les affiches anarchistes contre les popes en 4X4, le film présente un parti pris volontariste . Pourtant la variété des exemples donne à penser à une mutation de la société grecque. Le refus du projet de mine d’or de la société Eldorado Gold en Chalcidique se traduit par des barrages sur les routes, un commissariat incendié et une population très décidée contre cette destruction écologique. Sans jamais les citer, les images parlent d’elles–mêmes : Cantine sociale, entreprise Vio-Me récupérée par ces employés avec l’appui des réseaux libertaires, agence de presse DOC 4 Life. Yannis Youlountas alterne les images de rues avec des affrontements policiers, les mendiants qui dorment dans la rue, voulant montrer les résistances au diktat. La pauvreté est palpable : chômeurs lisant les journaux au kiosque, supermarchés fermés, panneaux publicitaires vides, et les bureaux Olympic Airways dévastés : un rêve de décroissance mais forcée.

Certes, les amis anarchistes de Yannis Youlountas ont une analyse circonstanciée de la crise mais s'ils sont porteurs d’un projet global, il n’en reste pas moins difficile à mettre en œuvre. A Exarcheia, les centres sociaux, magasins gratuits et dispensaires témoignent d’une résistance forte mais contenue. Au moins luttent-ils avec efficacité contre le fascisme comme cette démonstration motorisée dans le quartier de Kipseli où Aube Dorée agresse les immigrés. A travers des photos, le film se précise dans le livre, s’immisce dans le quartier rebelle d’Athènes. On revient sur la mort Alexis en 2008, un jeune tué par la police, qui provoqua des nuits d’émeute. La Grèce est dans le mur comme les portraits du pharmacien suicidé, Dimitris Christoulas. Les femmes sont en première ligne de cette nouvelle souffrance et certaines sont contraintes à la prostitution. Le film est pourtant trop tourné vers le microcosme anarchiste grec qui serait porteur d'une révolution parce qu'il a mis ça et là des alternatives à la crise. Une hirondelle ne fait pas le printemps.

Les auteurs se sont attachés à montrer la rue, les rideaux de fer tombés sur les magasins, « Un rideau de fer qui n’est plus au nord de la Grèce mais partout dans les rues. »

Panagiotis Grigoriou, La Grèce fantôme, voyage au bout de la crise (2010-2013), Fayard, Paris, 480 pages, 22 euros.

Yannis Youlountas, Ne Vivons plus comme des esclaves, DVD, 1h 29min, sept 2013, Gratuit sur internet.

Maud et Yannis Youlountas, Exarcheia la noire, les Editions libertaires, Paris, 2013, 14 euros. (Pas de nombre de pages…)

Rédigé par Louise Mitchell

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