Samba sur Mos Maiorum

Publié le 31 Octobre 2014

(Vous n’avez pas encore trouvé le secret

D’obliger tous les riches à faire travailler tous les pauvres !

Vous n’en êtes donc pas encore aux premiers éléments de la police.

Voltaire

Les embellissements de la ville de Cachemire.)

Samba sur Mos Maiorum.

Curieuse coïncidence que de voir en avant première le film Samba racontant le quotidien d’un sans papiers sénégalais et d’imaginer le calvaire de milliers de migrants dépourvus de ces fameux sauve conduits pris en chasse à partir du 13 octobre 2014 avec l’opération de capture européenne Mos Maiorum. Dans l’ordre cynégétique, ces chasses sont passées des mains de l’homme à celles de l’état. La prédation est même devenue universelle avec les drones. Grégoire Chamayou, philosophe qui a travaillé la question des chasses à l’homme qui est au cœur du film écrit : « L’acte fondateur des chasses policières est la chasse aux pauvres, aux oisifs et vagabonds au XVIIème siècle et à défaut d’éradiquer la pauvreté, il faut rendre les pauvres invisibles. » Avec ça la farce est moins drôle.

Le film d’Olivier Nakache et Eric Toledano, projeté lundi soir à Ambert dans le Puy de Dôme fait froid dans le dos à bien des égards. Enrobé dans une histoire d’amour entre Charlotte Gainsbourg, une jeune cadre supérieure qui a essuyé un Burn out et Omar Sy, un travailleur sans papier, celle ci apporte un secours juridique à des étrangers au centre de rétention de Vincennes. On côtoie une réalité qu’on retrouvait dans le récit de Mahmoud Traoré et Bruno le Dantec[1], cette vie souterraine de traque, de passage, une vie d’intouchable. Samba possède cette capacité qu’ont les comédies de rendre l’Etranger assimilable par le plus grand nombre et de faire connaître une réalité ignorée de Monsieur Tout le Monde. L’avant première à Ambert est à cet égard aussi étrange. Le territoire est enclavé, c’est un écrin de verdure où les habitants cultivent l’image de la fourme en se souvenant qu’ils ont travaillé le papier et le chapelet. Cette sous-préfecture avec sa mairie ronde moquée dans les Copains, connaît un faible nombre d’étrangers. Pour la population enracinée ici, les seuls nouveaux étrangers sont quelques familles turques qui ont réussi à trouver du travail en montant des entreprises de rénovation de facades. C’est d’ailleurs leur réussite qui les a rendus visibles et donc potentiellement dangereux. Hasard du calendrier, la ville a d’ailleurs accueilli ses nouveaux venus le même jour : « Ecossais, néerlandais, tourangeaux, marseillais, bretons même, ils ont tous été accueillis à bras ouverts en Livradois. » par la nouvelle mairesse de la ville. Européens, français, le choc n’est pas au rendez vous. Ils ne sont que 355 étrangers sur 11095 d’après l’INSEE. Avec Samba c’est autre chose, c’est un sénégalais, un noir. On en voit peu, voire pas du tout à Ambert ni dans le canton. Ou alors l’été et c’est un musicien égaré d’un festival.

Lors de la séance du film hier, de droite ou de gauche, ils étaient donc venus voir ce film qui montre cette traque d’une bête noire dans Paris, dans une ville où les noirs reçoivent les métiers de plongeurs, sont au fond des cales, donc peu visibles. Une situation dénoncée par la CGT et la CNT-SO en ce moment dans les grands hôtels[2]. Dans le film le travail est distribué selon des critères arbitraires : les portugais seront carreleurs, les arabes et les noirs sur les chantiers mais les travaux périlleux donnés en aumône aux brésiliens par exemple. L’ami de Samba, Wilson, est algérien et depuis des années se travestit en brésilien pour faciliter les rencontres et débusquer du travail d’esclave. Les réputations collent à la peau. A Ambert, les Turcs refont les façades, tiennent le kebab et peu d’entre eux accèdent aux emplois en usine qui sont encore réservés plutôt aux prolétaires blancs.

Dans la presse grand public on titre à propos de Mos Maiorum : « Coup de filet » lors qu’il s’agit d’une opération policière visant à traquer des hommes sur le seul motif qu’ils ont fui un pays pour des raisons économiques ou politiques. Le coup de filet dans le jargon policier signifie qu’il y aura grosse pêche. Pourtant rien n’indique dans Mos Maiorum que le dessein de l’opération soit la capture d’étrangers. Cette chasse à l’homme reprenant les mots de Grégoire Chamayou[3] s’appuie sur un verbiage à l’antique latinité, pour causer des souffrances à des travailleurs qui subissent déjà l’injustice d’être sous payés, maltraités et mal logés dans un pays où le gouvernement les a décrétés indésirables. Samba le héros du film est payé 50 euros pour une nuit de gardiennage où il est tabassé et ne reçoit finalement pas son pécule. La survie dans la capitale exige des préventions inouïes, outre être en règle à tout moment, il faut faire illusion, comme porter le magazine Cheval sous le bras.

Sartre dans la Critique de la raison dialectique soulignait que l’individu traqué ne pouvait sortir du cercle qu’en déchiffrant ses propres conduites : « Cet acte que je vais faire, c’est justement celui qu’ils attendent de l’objet que je suis pour eux. »

Lors de l’émission de Nagui sur France Inter le 13 octobre, l’animateur a bien tenté de rendre léger le sujet, de faire passer ce film pour une comédie. Leïla Kaddour-Boudadi intervenante de l’émission voulait faire entendre mordicus que Mos Maiorum, mœurs des anciens était une opération « dégueulasse », « C’est une chasse aux migrants, on peut parler d’une rafle , une traque. » Cette subite intrusion du réel dans une émission de divertissement a été prompte à nous couper l’appétit. Heureusement Nagui et son invité ont su nous détourner de ce sujet brulant.

L’opération pilotée par Frontex durera deux semaines pour déterminer les pistes des migrants et de leurs passeurs comme s’il suffisait de couper les tentacules des réseaux pour que cessent d’arriver les « barbares, ces gens de rien. » La Cimade a pris les devants en diffusant des documents en plusieurs langues prévenant les migrants de l’opération. Le Pasteur Marc Boegner, président de la Cimade lors de son entrevue avec Pierre Laval en 1942 rapporte ce court dialogue : « Ferez-vous la chasse à l’homme ? lui demandai-je – On les cherchera partout ou ils sont cachés » répondit le chef du gouvernement. Un dialogue dont Eric Zemmour n’a pas eu connaissance, semble-t-il.

Assimiler les réfugiés à des criminels est une technique aisée pour les gouvernements. Cela n’a pas marché à Barre des Cévennes où un village se bat pour accueillir des réfugiés tchétchènes et sauvegarder son école.[4] Même si un habitant récalcitrant subodore que le réfugié puisse être un criminel, la réputation des Tchétchènes n’est plus à faire depuis Poutine.

Grégoire Chamayou explique que le renversement des positions est un motif classique des récits lorsque le chasseur devient proie. Comme l’écrivait Bakounine, « Il ne s’agit pas d’inverser les rapports de prédation mais de les abolir. »

Gardons en mémoire que dans la hiérarchie des étrangers, le bohémien transformé dans l’image vulgaire aujourd’hui en Rom est le plus indésirable.[5] Lui n’a même pas sa place dans le panthéon des esclaves. Exclu parmi les exclus, il vit en bidonville dans une relégation médiévale. Ce qui fonde le droit d’expulsion et donc de chasse n’est pas sur ce qu’a fait l’autre mais sur ce qu’il est. Le droit à la prédation pour l’Etat se fonde sur un droit naturel dans les chasses aux juifs, aux pauvres, ou aux peaux noires.

Dans l’ordre des chasses contre-insurrectionnelles, la Semaine Sanglante est un paroxysme de cette chasse aux ouvriers, de ceux qui ont osé affronter le pouvoir. De la commune de Paris aux assauts de Ceuta, les rebellions à ces chasses et enfermements ne laissent pas les Etats tranquilles.

Difficile de croire que Samba est une comédie quand la mort atteint le Sans-papiers le plus démuni, celui qui justement a mis des années à passer les frontières pour être arrêté gare de Lyon, celui qui passera des semaines en camp de rétention à Vincennes et mourra noyé dans un canal après une poursuite policière. Une histoire tragique qui n’est pas rare comme celle de Baba Traoré, noyé dans la Marne en 2008. Comme si l’obtention des fameux sésames devait couter des vies. Qui se rappelle de l’enquête prodigieuse de Günter Wallraff en 1985 où ce journaliste allemand s’était grimé en ouvrier turc. Tout le monde se souvient de la piètre qualité des hamburgers Mac Donald mais pas de la condition faite à un étranger. Ali ne parvient pas à se faire servir un café, Ali insulté au meeting de Strauss de la CSU, Ali travaillant dans l’amiante aux garniture de frein près d’Hambourg. Günther Wallraff raconte comment il était difficile il y a trente ans d’aimer, de se loger et de travailler pour un étranger. Le travestissement en chrétien, en un autrui convenable ne suffit pas non plus. Le film Samba souligne en creux le quotidien misérable des proies de la forteresse Europe.

Luce Sauvestre, candidate sur la liste Front de Gauche à Ambert défaite aux dernière municipales se dit déçue du film : « Il s ‘en tire bien mais c’est un peu gros ! » Elle a constaté que des gens de tous milieux étaient venus pour le coté distraction. Quelques notables de la ville étaient présents. Elle qui s’est intéressée à la question des étrangers à Ambert constate les difficultés de la communauté turque à s’intégrer.

Alors imaginons des milliers de passagers du métro avec le magazine Cheval.

[1] Dem ak Xabbar. Le Dantec et Traoré, éditions Lignes. 320 pages, 2012. 23 euros.

[2] Goby Christophe, Les mains dans le luxe, CQFD 123, juin 2014.

[3] Grégoire Chamayou, Les chasses à l’homme, la Fabrique, 2010,248 pages, 13 euros. (Un grand merci à son travail.)

[4] Emission comme un bruit qui court, Charlotte Perry, diffusion le 11/10/14, France Inter.

[5] Roms et riverains, une politique municipale de la race. Eric Fassin, Carine Fouteau, Serge Guichard et Aurélie Windels, La Fabrique, Paris, 2014, 227pages, 13 euros.

Rédigé par Louise Mitchell

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