Nos frontières.

Publié le 28 Septembre 2015

1974, vacances en Espagne, j’ai cinq ans et avec ma famille on passe la frontière. Des chapeaux tricornes. « Pasa le ! » L’Espagne c’est pas cher. On va à Salou sur la cote. 40 ans plus tard je rencontre Jean Marc Rouillan qui a perdu un ami, un camarade garroté cette année : Puig Antich. Eux passaient la frontière souvent avec de armes, imitant les anarchistes espagnols accueillis après la défaite dans des camps sordides en 1939.

1987, j’ai 18 ans ; je passe la frontière syrienne par la Turquie. Une longue bande de terre comme un no mans land. J’ai tous les visas nécessaires. Ils sont chers. Le douanier veut un bakchich. Je ne veux pas. Nous nous toisons. Il me laisse passer. Je n’aime pas ce chantage au passage.

Même année, passage en Israël. Je viens d’Egypte. Mes visas ne plaisent pas. L’intifada est partout. On me laisse quinze jours pour quitter le pays. Une sanction.

Combien d’autres frontières que nous passons quand même car nous sommes avec les bons passeports ? Et nous savons alors tous ceux qui remontent par bus transcontinentaux des Amériques vers la Californie, tous ceux qui grimpent d’Afrique vers nos murs d’argent, tous ceux qui s’échappent des bagnes asiatiques pour finir domestiques en France, larbins en Suisse.

Si toutes les frontières sont des limites à l’homme, elles sont aussi un havre, une fin pour ceux qui sont pourchassés. Heureux malgré tout, les Italiens communistes arrivés en France après 1922, sauvés un temps les juifs allemands rescapés des pogroms nazis ; les frontières délimitent autant l’exil que la possibilité d’en réchapper. Si nous ne voulons plus de frontières, nous ne voulons plus de barbarie aussi. Nous ne voulons pas échanger notre liberté contre notre sécurité.

Rédigé par Louise Mitchell

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