Gabrielle Russier

Publié le 15 Février 2011

L’Affaire Gabrielle Russier.

 

VIVRE COMME UNE HEROINE. MOURIR D AIMER .

 

« Qu’est que vous êtes donc, hein ? Une chienne ? Oui, voilà, une chienne, une garce sans respect, ni pudeur. Un jour, les braves gens vous feront la peau et personne ne s’en plaindra. Tu m’entends, traînée ? » Voilà ce qu’une gardienne d’immeuble disait à Bardot avant qu’elle ne sauve des bébés-phoques nazis. C’était en 1962 dans la vie, et dans le film de Louis Malle : « Vie privée. »

   La même  année Gabrielle Russier s’assoie sur les bancs de la faculté des lettres d’Aix en Provence devant Raymond Jean alors « rapatrié » du Maroc pour avoir signé le manifeste des 481 que Gabrielle, elle aussi avait paraphé.[1] « Gabrielle c’est d’abord une présence » se rappelle-t-il en ce mois de mars 2008 lorsque nous nous retrouvons à la bibliothèque Méjanes avec son ami Alain Borel, enseignant en philosophie en poste justement dans le lycée où enseignait Gabrielle. « C’était un cours sur Eluard. »

   Quelques années plus tard Raymond Jean signera un livre : « Lettres de prison » où il défendra celle qu’on avait jetée en pâture parce qu’elle aimait un jeune garçon mineur. Trop tard comme il le dira lui-même, elle s’était alors suicidée au gaz dans son appartement marseillais.

   Gabrielle s’est donnée la mort après avoir connu une histoire d’amour avec Christian Rossi, un jeune élève. Refusant d’abandonner cette liaison, elle sera condamnée à de la prison. Détournement de mineur, disait-on comme si elle avait pris les commandes d’un avion pour Cuba avec un flingue en main. « L’amour est toujours en quelque manière un détournement » écrivait Raymond Jean.

   En 1969, année érotique à en croire la chanson, l’affaire Russier défraye la chronique : Comment une enseignante a-t-elle pu jeter son dévolu sur un jeune homme de bonne famille ? Il faut remonter à 1968, au nouveau roman qui passionne cette jeune professeur de lettres, qui avait alors deux enfants, qui n’était ni désaxée, ni malade, simplement une Antigone croisée avec une héroïne d’Antonioni.  « Elle s’armait en désarmant » celle qu’on allait jeter dans un ergastule provençal comme une sorcière dont le Jules Michelet serait Raymond Jean.

   Ce qui est cocasse dans cette tragédie c’est que Christian appartient  aux JCR, tandis que ses parents, de gauche, sont aussi des amis de Raymond Jean. Une histoire au cœur de la faculté d’Aix où Gabrielle devait être nommée. Comme le soulignent mes deux interlocuteurs : « Même au Parti communiste Jeannette Vermesch, la femme de Thorez faisait la loi et édictait des règles de conduite » sexuelles s’entend.

   Si au début les parents de Christian laissent courir la liaison de leur fils, ils portent plainte quand ils voient qu’elle devient  sérieuse. Christian fugue pour rejoindre sa belle. Il est placé dans une maison de rééducation puis dans une cellule psychiatrique. Si l’amour est une folie, alors Christian en devient dingue. A seize ans il fugue pour rejoindre « Gatito », son petit chat espagnol. Gabrielle, elle, fait alors plusieurs séjours « en l’hostellerie des Baumettes » dans un désespoir Baudelairien comme elle l’écrit. Elle conserve une grande ironie quand elle demande « comment s’appelle en grec le dieu qui porte des colis aux prisonniers ? »

   Avec elle, la frontière entre professeurs et élèves s’effondrait disaient alors ses élèves, on dépoussiérait les bouquins. Les maos de la gauche prolétarienne écriront un tract : « Une prof pas comme les autres » pour celle qui écrivait à Françoise son amie d’enfance : « Cela tient de San Antonio et de Racine, cela se terminera peut-être par un fait divers. » Il y a aussi les sœurs dominicaines qui lui disent de se considérer comme une « politique." Gabrielle écrit  à Raymond Jean : « Ce n’est pas facile, Mais en fait, elles ont tellement raison. » Une professeure passionnée de littérature  qui affrontait le « rocher de Sisyphe » qui termine une lettre ainsi : « Oubliez-moi, je ne suis plus moi-même, je crois que je ne le serai plus. Ecrivez des livres. »

 

   A son procès, sa qualité de professeur devint une circonstance aggravante. Donner des leçons, c’est aussi donner des leçons de vie. Quand on voit comment encore aujourd’hui le ministère par le truchement de ces sbires zélés que sont les inspecteurs académiques entend peser sur les consciences, on peut s’effrayer d’une époque où l’on vient à peine de franchir des limites. A cette époque il demeure plus grave judiciairement de détourner un mineur pour une femme que pour un homme. On n’arrêta jamais Eddy Barclay ou Johnny halliday pour détournements de jeunes filles.

  Gabrielle Russier est condamnée à douze mois de prison. Cette décision l’a pousse au suicide. Créon  a gagné. Raymond Jean pense qu’on lui a fait payer son entêtement, sa manière de ne pas abdiquer. Défi, entêtement. Elle ne s’est pas excusée, n’a pas fait amende honorable. Elle aimait, transgressait, elle a tenu tête. «  Le scandale du monde est ce qui fait l’offense Et ce n’est pas pêcher que pêcher en silence »[2] Elle a été l’Etrangère, ce Meursault de Camus. Aussi avait-elle quinze de plus que Christian : première transgression ; elle était son professeur, seconde transgression, et comme l’écrivait R.Jean« On ne défie pas la justice » : troisième transgression qui lui fut fatale.

   Ce qui restera le plus abject c’est finalement, non seulement la justice ou une partie du corps professoral voulant la déchéance d’une femme amoureuse, mais cette France toujours bien vivante de gauche comme de droite capable d’emprisonner parce que des êtres s’aiment hors des normes, hors des âges, cette France qui juge en criant bien fort que la liberté est le trophée le plus sacré et qui crache sur deux êtres qui s’aiment au-delà de la morale.



[1] Le manifeste des 481 : Il s’agit de 481 Français du Maroc qui demandaient l’ouverture de négociations entre la France et le gouvernement provisoire de la république algérienne.

[2] Tartuffe.

Rédigé par Louise Mitchell

Publié dans #Gorgones socialistes

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