La cité sous tension.

Publié le 4 Juin 2011

couv_2380.jpgLa cité sous tension.

 

La ville est ce paysage où s'affrontent la liberté et l'oppression. Que ce soit dans cette somme qu'est « La cité à Travers l'histoire[1] » ou « Paris sous tension [2]», on s’interroge sur l’urbanisme et le pouvoir. Si l'ouvrage de Lewis Mumford  est cité par Debord[3], c'est Eric Hazan qui évoque le Paris de l'internationale lettriste se réunissant dans un café kabyle dans les années 50. L'historien américain a écrit en 1961 ce qui continue à être difficile à surpasser dans le domaine de l'histoire de la ville, depuis son apparition, des cités grecques aux villes américaines, de Londres à Rome ou Jérusalem. Si Mumford étudie à peine Paris, c’est qu’elle fut peu détruite, et qu’elle n’a jamais subi un incendie comparable à Londres en 1666 ou Lisbonne.

 

 

 Par contre, chez Eric Hazan, à travers sept articles, on est invité à une balade dans une ville  insurgée, rejouant avec passion la bataille de Paris en 1814, l'insurrection oubliée de 1848 menée par le prolétariat parisien absolument seul. S’y ajoutent le sombre Paris des Fleurs du mal, qui au XIXe siècle conservait encore certains aspects du moyen âge. Un Paris où Baudelaire  s’identifiait aux pauvres, tout en restant un dandy. Si Mumford évoque assez peu Paris, il a de commun avec Hazan d'évoquer la littérature et les écrivains qui accompagnent la ville. Les mystères de Paris, Baudelaire  monté sur les barricades de 1948, Balzac. Mumford s’attache à Proust, Stendhal ou Thackeray pour y chercher les mœurs de la bourgeoisie dans la ville reconquise.

 

 

 On lui rendra hommage de souligner l'importance de la voiture dans la destruction de la ville, ce que délaisse l'auteur de la ville qui vient, sauf dans sa préface citant Debord encore: «  Qui voit les rives de la Seine  voit nos peines: on n'y trouve plus que des colonnes précipitées d'une fourmilière d'esclaves motorisés » Mumford insiste sur le rôle de l’automobile : « La circulation des véhicules exerça une influence décisive sur les plans des urbanistes. » La vitesse va commander aux hommes sacrifiant mêmes leurs activités les plus essentielles. Les constructions d’aéroport tels que la troisième piste d’Heathrow, finalement abandonné suite au Camp Action Climat ou Notre dame des Landes, se font au détriment de la vie et de l’avis de populations entières.

 

Qu'importe Hazan voit dans Paris le grand champ de bataille de la guerre civile en France. Cependant  il admet que l'insurrection qui vient n'éclatera  pas forcément à Paris, mais dans les cités de Province, à Rennes, qui souffle sur les braises du CPE, ou Grenoble qui fut un temps la seconde ville gauchiste de France.

 

arton573.jpgHazan se promène dans un Paris reconquis et dans sa préface aux Paradis infernaux, il ironise sur les soft gated community, montrant leurs côtés « heureux »   et sécurisés. Il rappelle là le duel permanent entre liberté et sécurité qui s'agite au cœur des êtres mêmes. La ville mêlée a disparue et des quartiers tels que le Luxembourg sont devenus d'atroces quartiers riches.

 

Curieusement Marseille est laissé dans l'ombre, comme dans le dernier ouvrage de Jean Pierre Garnier[4]. Marseille qui résiste sans plan établi à la gentrification de son centre. Certes,  Alessi del Umbria a réparé cette injustice dans sa monumentale Histoire universelle de Marseille[5] mais les sociologues et les penseurs excepté Marcel Roncayolo laissent bien trop souvent cette cité en dehors de leurs analyses, comme si elles trompaient les pronostics. Garnier s’en prend aussi aux « placettes minéralisées » et autres subterfuges comme « les cheminements verts » Revitalisation, Requalification , mots valises pour détruire une ville qui vit. Avec Hazan ils déplorent cet ersatz de Paris qui comme une peste mange le Paris populaire.

 

Max Weber, rappelle J. P Garnier dans la préface, écrivait que « L 'air de la ville rend libre ». Marx parlait des villes dont l’air émancipe. Il semble moins y croire. Le Caire ou Tunis, si elles ont été  dessinées en certains quartiers par des plans Haussmanniens, percement de grandes avenues, hygiène et sécurité, n'ont pas empêché au peuple de se soulever. Eric Hazan rappelle que les grands travaux Haussmanniens n'ont pas réussi à expulser le Paris prolétarien et que le quartier latin a conservé jusque dans les années 50 des couches entières de peuple avec des morceaux sa canaille! Il faut plus qu'un baron pour jeter les pauvres en dehors de Paris, qu'est le roi des patelins.

 

Mumford voyait dans l'urbanisation l'obsession du contrôle et la soumission à la rentabilité. Sa description de la Coketown anglaise, éden paléo technique est éloquente. Revenant sur les travaux d’Alberti, il rappelle que les avenues principales ont été nommées « voies militaires.»

 

Sensible à l’écologie, il note déjà en 1960, les effets destructeurs du capitalisme sur la nature, et la disparition des espèces.

Hazan, lui, est exaspéré de la végétalisation de Paris, un greenwashing insupportable. Il lui reste Marseille où la minéralisation est toujours à l’œuvre.

 

Comme le rappelait Guy Debord :« L’homogénéisation est la grosse artillerie qui a fait tomber toutes les murailles de Chine. »



[1] Lewis Mumford. La cité à travers l’Histoire. Ré édition Agone 2011. Préface Jean Pierre Garnier.

[2] Eric Hazan. Paris sous tension. La fabrique Editions. 2011.

[3] Guy Debord. La société du Spectacle. Editions Champ Libre. 1971.

[4] Jean Pierre Garnier. Une violence éminemment contemporaine. Agone. 2010

[5] Chez Agone.2006.

Rédigé par Louise Mitchell

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