Le Terroriste Noir

Publié le 14 Mars 2013

Noire résistance.

Les Allemands l’appelaient le Terroriste Nègre. Il a été fusillé en 1943 à Epinal. Le colonel Maurice Rives en a conservé la mémoire, Etienne Guillermond a croisé sa route et retrouvé son Coran et Tierno Monénembo en a fait un roman.  Un roman ciselé comme du papier fin : « C’était tout simple, il suffisait d’écrire son message sur du papier en cigarette et de le glisser soigneusement entre les peaux d’un oignon » Pour faire passer des messages entre ceux qui luttaient contre l’envahisseur allemand comme Addi Bâ. L’histoire de ce guinéen devenu chef du maquis de la Délivrance, qui prend ses marques au pied du chêne du partisan, un arbre en lutte déjà en 1870, nous est racontée dans un tableau vosgien enneigé.

Il y a l’écriture en exil de l’auteur, qui reprend racine dans un ailleurs qui fait monde. Une écriture dans l’ombre portée d’Hugo qui vécut aussi un exil de 20 ans. Une phrase sur la Guinée avant de rejoindre les plages blanches des Vosges : « C’était déjà la dictature, quelque chose à la soviétique, un goulag tropical non plus avec un mur de Berlin mais de bambous, cependant si épais que personne ne pouvait  entrer ou sortir à part les troupeaux de buffles et les moustiques. »

 

On frise des accents hugoliens avec ces incipits fulgurants :  « L’hiver c’était une fois l’an ; la guerre deux fois le siècle. Le véritable ennemi des Vosges c’était le croup. » L’ironie est mordante comme le froid des Vosges. Hugo encore comme si on lisait Claude Gueux : « Il ne vivait plus dans une cabane mais dans une prison, une prison dont il détenait la clé, un îlot de bois pourri, séparé du monde par un vaste océan de  neige. » Et si Hugo est si présent c’est qu’il répare les injustices à coup de batailles, qu’il sabre le temps avec des couteaux qui réparent les blessures les plus infectées. Nos indigènes dont les enfants sont si mal traités dans la France d’aujourd’hui apprennent que leurs pères ne furent pas simplement de la chair à canon, mais de véritables chefs de guerre. A l’heure où la France vient reconquérir le Mali dont les réserves en minerai sont fabuleuses, il est de bon ton dans les états majors de moquer les soldats maliens. Le vieux colonialisme se fait une joie de disqualifier l’insurrection permanente des Touaregs, rebelles aux lois du monde moderne. Quant à la visite du président français en AOF, il est salué par des tams tams dans une liesse gaullienne. On nage dans un temps qu’on croyait disparu.

Le Terroriste noir fait écho par vaticination à ceux que le président français appelle les Terroristes quand il veut détruire quelques groupes islamistes. Est Terroriste celui qui s’oppose à l’ordre de l’empire.

 

Un résistant notoire qui séduit toutes les femmes dans un village de l’est, qui plus est, est un homme venu d’Afrique, aussi noir que la neige est blanche, aussi résistant que les français furent lâches devant la puissance allemande. Les contrastes vengent des humiliations. Tierno Monénembo a retrouvé Addi Bâ, ce héros qui fidèle aux fantasmes blancs ne peut être qu’un tombeur de filles de fermes. Il en raconte par bribes les aventures par ceux qui l’ont rencontré en 1940. C’est toute une vie de village qui s’accroche aux branches du récit, dans un entrelacs de versions. Jusqu'à cette fille un peu folle qui veut que son père fût cet homme venu de Guinée. Cet homme qui va en imposer à tous, par son rire tonitruant, par son mépris pour les blagues racistes et par ses actes de loin supérieures à la passivité des villageois.

 

Avec un récit où les mots du patois vosgien enracinent la langue pour conter cette incroyable histoire de tirailleur sénégalais qui ne fut autre qu’un combattant guinéen au service de la France, Tierno Monénembo continue sa trace du parler populaire. « Mais non il ne vient ni du cirque ni du zoo, ni d’un plantation du Mississipi. C’et un tirailleur sénégalais, un soldat de l’armée française, fumiers. »

On s’interroge sur cette littérature de la périphérie dont parlait Glissant. Aujourd’hui elle est abondante et surprend encore car celle de l’hexagone est plus introvertie. Outre Chamoiseau qui a bouleversé la langue avec Texaco et  surtout crée un combattant sublime dans Biblique des derniers gestes, avec Kourouma qui a aussi montré les dents  avec ses guerriers lycaons, les auteurs de la défunte francophonie jouent peut être seuls, même sans concertation, une partition qui retrouve des héros perdus, ceux du peuple noir. D’Afrique ou de la Caraïbe, ces héros dévoilent des histoires  où l’homme blanc doit faire place au héros noir. Un héros comme un homme réconcilié autour de la séparation que fut l’Atlantique par la déportation de l’Homme africain.

 

Le Terroriste Noir, Tierno Monénembo, Seuil, Paris, 2012,225 pages, 17E. Papier publié dans Tout Est A Nous  du 28 Février 2013

Rédigé par Louise Mitchell

Repost 0
Commenter cet article