No Pasaran. Photographies de Patxi.

Publié le 5 Décembre 2009

no-parasan.jpg No Pasaran. Photographies de Patxi. Editions de l’Ecailler du sud          

                                                                                Décembre 2009. 10 Euros.

 

 

 Ils sont passés .

 

 

   Que reste -t-il dans les mémoires  de la guerre d’Espagne et de sa révolution?  Peu et beaucoup de choses. Les réfugiés républicains, « les Rouges » après avoir été internés dans des camps français, sont rentrés dans la Résistance, et beaucoup ont libéré la France quand ils n’ont pas fini dans les camps de la mort. La guerre d’Espagne ne s’est pas arrêtée en 1939 pour les combattants de cette époque, non plus pour leurs familles. Nombreux sont ceux qui sont repartis combattre clandestinement le régime. Le plus connu d’entre eux, Sabaté, a entraîné des jeunes dans cette guérilla contre Franco. D’autres comme ceux du M.I.L, fils d’espagnols souvent, sont venus porter l’estocade jusque dans Barcelone.

 

  

   Au travers des portraits réalisés par Patxi, on distingue cette galaxie hétérogène de combattants, d’engagés de tous les bords  qui viennent de toute l’Europe. Une seule chose leur est commune : leur jeunesse au moment de leur engagement. Ce n’est pas seulement parce que les plus anciens ont disparu mais aussi parce que la jeunesse de cette époque souhaitait changer le monde . Si profondément que Diego Camacho critiquait le réformisme de la CNT-FAI, l’organisation anarchiste la plus puissante que le monde est connu.

 

 

   Il y a ceux qui savaient déjà que le camp communiste, autrement dit l’URSS, n’était plus le pays frère de l’humanité souffrante, qu’elle ne l’avait peut-être jamais été puisqu’il y avait eu Cronstadt et l’Ukraine de Makhno, que déjà les anarchistes avaient été liquidés. Et puis il y avait ceux qui doutaient encore, qui refusaient d’y croire, pour qui la famille communiste était surtout la famille, ceux encore qui ne voyaient rien de mieux sous le ciel orageux des années folles.

   Seulement il y avait l’Espagne, avec son anarchisme andalou enraciné dans la paysannerie, avec ses sections CNT en Catalogne, avec la force des mineurs asturiens, qui poursuivaient un travail de terrain comparable à celui du PCF en France. On emmenait les enfants en colonies, on organisait des fêtes populaires, on parlait de sexe, on s’impliquait sur le terrain comme le racontait Abel Paz dans son livre « Viaje al Pasado. »

 La CNT et la FAI étaient la famille du prolétariat espagnol car comme son ombre, elle accompagnait les pas de chaque enfant, de son éducation jusqu’à sa mort. La CNT avait même organisé les coiffeurs. Fédérica Montseny écrivait de nombreuses nouvelles traitant de l’amour ou du sexe, à destination de la jeunesse.

 

   Il n’est pas question d’oublier l’UGT, contrôlée par les socialistes, l’autre organisation syndicale qui à Valence fut unie à la première pour prendre le contrôle de la ville et des casernes, devant la déficience des autorités. Les véhicules blindés de la colonne de Fer portaient fièrement l’inscription des deux centrales syndicales. Cette colonne comportait les éléments les plus extrémistes des anarchistes et une partie des prisonniers libérés de la prison de San Liguel de Los Reyes.

  

   L’Histoire de la guerre d’Espagne a été écrite et bien écrite par Borkenau, Brenan  ou Orwell ; les Anglais ont de ce côté-là étaient d’impartiaux raconteurs de ces événements.

« Que les Anglais et les Espagnols se soient toujours bien entendus ensemble, malgré les difficultés qu’entraînait le fait de na ne pas parler la même langue, en dit long en faveur du caractère espagnol » raconte Georges Orwell dans Hommage à la Catalogne.

 

 

   Il y a une dizaine d’années, nous interrogions avec le fils d’un de ces « Rouges » la mémoire de son père, retraité à Montpellier. Le dialogue valait son pesant de « tortilla » entre le fils issu de 68, du radicalisme situationniste et des pratiques de reconquête des territoires ; et son père qui lui répondait fermement en l’appelant « Couillon » à chaque fois que le premier énonçait sa manière de refaire l’histoire.  Tournure alambiquée ??

 

   Guillaume Rosell avait quinze ans à Barcelone lorsque le coup d’état fut prononcé. Il rejoint alors le POUM, l’organisation trotskiste de Nin et de Wilebaldo Solano , sans pour autant connaître un traître mot de la vie de Trotski.  L’ambiance est électrique ces jours de juillet 1936 et la CNT contrôle la ville «  Quand on entendait tirer et qu’on ne savait pas d’où ça venait, on attaquait l’église carrément. On a foutu le feu à l’église, aux églises, pas à une, à toutes ! » Qui étaient-ils ? Des fous furieux, non, « Les gens qui étaient avec nous, c’étaient les pauvres » L’église était réellement haie par les pauvres à cette époque. Orwell suggère qu’ils l’eussent remplacé (dans leur métaphysique) par l’anarchisme. L’avènement d’un nouveau monde y était promis aussi, mais celui-ci était sur terre.

 

   Guillaume s’engage dans les milices (du POUM) en partance pour le front d’Aragon : « Au POUM, on avait deux ennemis : le fasciste et les communistes. D’un côté, mal, mais de l’autre, pire ! » Il se retrouve vers Huesca, « dans un de ces villages de l’autre côté de Sietamo » où se trouve aussi Georges Orwell, qui parle justement de ces jeunes inconscients qui s’engagent. Car vous l’aurez remarqué, ils sont tous jeunes, très jeunes pour certains. Abel Paz avait aussi quinze ans quand il s’engage dans un mouvement anarchiste radical. Guillaume comme beaucoup d’autres en veut encore au Parti Communiste Espagnol : « Le parti communiste a tiré la couverture à lui. Pardi ! Plus il y a de la pagaille, mieux ça va ! Le Parti communiste en particulier a foutu la pagaille, et d’ailleurs, si on a perdu la guerre c’est à cause de ça. » Son fils lui demande explication car enfin « Ils étaient 2 millions dans le mouvement anarchiste ? Comment 20 000 communistes avec des tchékistes et des membres du NKVD comme Tito ont pu liquider la révolution et reconstruire des prisons ? » À Valence, ensemble UGT et CNT avaient ouvert la prison dans les premiers jours. Nombre des prisonniers s’étaient engagés dans leurs rangs. À son fils, Guillaume avait répondu comme à l’accoutumée : « Oui mais couillon, on était trop candides. Parce que moi le premier, je ne voyais pas plus loin que le bout de mon nez. »

  Sur le front, on est affecté dans une colonne du POUM ou de la CNT sans forcément partager les idées de l’organisation « On n’est pas forcément trotskiste parce qu’on est dans la colonne du POUM ? » En effet comme Orwell le raconte, ils sont nombreux à venir de toute l’Europe pour en découdre avec les fascistes mais pas avec les appareils des organisations. 

    Après un an sur le front, « Quand c’est la merde, c’est le moment où il y a le plus de chaleur. » À dormir soit dans des tranchées, à la belle étoile : « On dit la belle étoile, alors l’étoile oui mais belle, ça je n’en sais rien. » Plus tard, Guillaume fuit vers la France, passe à Figueras où il subit un bombardement. « Le meilleur moyen d’être à l’abri c’est avec les morts. »  Il se glisse alors dans un tombeau pour échapper aux bombes. « Ils bombardaient n’importe où. Les morts ne se sont pas plaints. »

   Il passe alors en France, à Argelés où il dort sur la plage. Il s’évade du Camp de Saint Cyprien, revient à Perpignan. Arrêté, il est affecté dans les Landes pour abattre des pins destinés à la ligne Maginot.  Peu après le commandement allemand arrive  et le camp change de main. Pour ne pas être envoyé en Allemagne à la place d’un français requis, Guillaume rejoint le maquis, fait sauter des trains et participe à la libération  de Foix.  Il ajoutait à la fin de cet entretien : « Moi je n’ai pas de patrie, là où je vis c’est ma vie et là où je crèverais, c’est dans ma peau. »

 

D’autres ont des ancêtres différents. L’Espagne, dont la Ley de Memoria  adoptée en 2007, n’ a pas réparé les torts, n’en a pas fini avec Franco dont le nom est encore sur les places de grandes villes. Et peut être que la classe politique née de la transition démocratique espagnole est encore trop liée par son histoire familiale au Caudillo. Alors que l’ancien chef de gouvernement, José Maria Aznar était le fils et le petit-fils de journalistes franquistes, le socialiste Zapatero s’en tire à peine mieux car si son grand-père a été exécuté par les fascistes, il aura participé en tant que capitaine de l’armée à la répression contre les indépendantistes marocains et surtout contre les mineurs Asturiens qui en 1934 ont tenté d’établir le communisme. Mais pour les libertaires, les socialistes avaient déjà fait la preuve de leur double langage : En 1933, A Casas Viejas, bourg andalous, les anarchistes décrètent le communisme, tuent quelques gardes, brûlent les archives. Une troupe de la république est envoyée et massacre la population. Le gouvernement Azana tombe peu après. « Les socialistes qui soutenaient ce gouvernement (ces salopes n’ont jamais été à ça près) en furent évidemment rendus co-responsables et gagnèrent en impopularité auprès des pauvres. »

 

   L’ouvrage que vous venez d’achever rend hommage aux femmes et aux hommes du bord républicain, sans évoquer les querelles qui divisèrent leur propre camp. Il ne s’agissait pas de broutilles mais d’un véritable coup de poignard qui fut planté dans le dos du POUM et de la CNT notamment à Barcelone lors des émeutes de 1937. Le mouvement anarchiste ne s’est jamais remis complètement des coups du stalinisme qu’il affronta à cette époque. Quant au POUM, il fut déclaré illégal et ses militants pourchassés. « En Catalogne, l'élimination des trotskystes et des anarcho-syndicalistes a commencé; elle sera menée à terme avec la même énergie qu'elle l'a été en URSS »

 

 Le livre  No Pasaran reprend la célébre phrase de La Pasionaria, membre du PCE, au balcon du Ministère de l’intérieur le 19 juillet 1936 alors que les troupes de Franco tentent de prendre Madrid. Ce slogan était,  rappelons-le celui de Georges Nivelle, qui envoya à la mort 350 000 soldats lors de sa fameuse offensive en 1917. Ils ne passeront pas ? Mais de qui parlait-il, est-on en droit de se demander aujourd’hui ?

Yves Delhoysie-Georges Lapierre. L’incendie Millénariste. Os Cancaceiros. 1987

Victor Alba, Histoire du POUM . Ivrea. 2000.

Rédigé par goby

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