Intermade.

Nid de Couveuses.

 

   À l’heure où le libéralisme montre ses failles, après avoir systématisé le gain à tout prix, une économie humaine continue son petit bonhomme de chemin loin de la réussite mais près de l’homme. Reportage à Marseille.

 

 

 

   Célia Guerri se lance dans le Pousse pousse à Marseille, Mikaël Fauvel éduque des adolescents à l’art et l’environnement, et GianCarlo Solito organise le massage d’employés d’EDF, par des aveugles. Leur point commun : Inter-Made, la couveuse solidaire de Marseille.

 

 

   Alexandre Fassi, son directeur le reconnaît : «  Il y a des gens qui viennent ici avec des rêves et l’on doit les faire correspondre à la réalité. »

 Cette « couveuse » d’entreprises sociales et solidaires est un lieu physique bien réel avec des bureaux destinés à ces projets équitables, souvent solidaires et toujours tournés vers l’humain. Unique couveuse de ce type en PACA une centaine de personnes passent 18 rue du Transvaal tous les ans.

   Les bureaux sont situés à l’intérieur d’un immense hangar du vieux Marseille où sont installées des cuves pleines d’huile de tournesol, celles de Roule Ma frite, une association écologique qui recycle l’huile usagée dans les moteurs automobiles. Au fond, Gruik, apporte la touche culturelle à ce lieu particulier.


 

 Hier se tenait dans ce lieu une assemblée générale de la NEF (société bancaire alternative), où Alexandre a expliqué chaudière sous le coude, qu’on pouvait se chauffer à l’huile.

 

   Gian Carlo de l’association Assamma qui a maintenant quatre salariés, s’emploie à « trouver des solutions de bien-être aux entreprises » tout en améliorant les conditions de travail et cela avec un personnel de non-voyants : Projet donc économique, social et solidaire.  « On travaille avec Areva, Air France ou les plateaux téléphoniques » m’explique-t-il. Des entreprises qui ne pensent pas forcément au bien-être de leurs salariés : « C’est très innovant en France le bien-être des salariés » Giancarlo s’est formé en Inde au Shiatzu et a voulu insérer socialement des non-voyants par le massage :« En Asie, c’est le premier débouché pour les aveugles. »

 

   Inter-made utilise plusieurs dispositifs pour promouvoir l’économie solidaire : d’une part les Starters, une formation courte durant trois mois qui permettent à des créateurs d’être soutenus dans les dépôts de dossiers, pour leur comptabilité ou les aspects juridiques . Ensuite quand l’embryon est bien formé, certains sortent directement dans le triste monde libéral tandis que d’autres restent en couveuse pendant 9 mois, renouvelables une fois. Enfin les projets sont en suivi post création durant six mois.

 

   Parmi les Starters, qui ne démarrent pas tous facilement, on trouve un projet d’épicerie paysanne solidaire à Marseille, un centre de formation à la mosaïque décorative à La Ciotat ou un lieu pour les parents isolés dans le Var. Célia Guerri n’a pas peur de lancer une compagnie de Pousse-pousse, un moyen écologique de déplacement en ville et cela avec l’assentiment des taxis car elle compte couvrir des parcours courts non desservis.

 

   Chez les prématurés en couveuse, Anne-Marie Seeman propose des enregistrements sur CD de livres, tandis que la Boutique écologique fondée par Grégory et Julie vendent des produits d’entretien biologiques. Ils disposent, comme chaque porteur de projets d’un bureau à l’étage avec un PC relié à Internet par Linux et un téléphone. Quand les marchandises envahissent les locaux, la SCOP doit trouver un autre lieu, mais La Boutique écologique pense devenir colocataires. Leur différence, ils essayent de la faire sur la réduction des emballages et l’achat direct au producteur.

 

  Les projets en post création ne sont qu’au nombre de trois dont Energira monté par Sylvain Fenouillet, un projet ambitieux dans le domaine de l’énergie. Des entreprises ont pris leur envol tel Eco Sapiens, un site web qui vit des commissions sur des produits éthiques. Le collectif Mesclun, installé rue Berlioz est une pépinière d’entreprises solidaires : on y trouve Epice, une association qui vend des produits équitables du bout du Monde.

 

   Alexandre Fassi, sans ségolénisme aucun, insiste sur l’aspect participatif : « Nous avons trois collèges dont deux sont composés de porteurs de projets, c’est novateur comme fonctionnement ! » Il rappelle qu’Inter-Made est issu des Foyers des jeunes Travailleurs, dans cette idée du Faire autrement : En 2001, les AAJT devant le manque de dispositifs pour les jeunes, créent Interstice Made in Marseille ; avec l’envie de dynamiser les quartiers et de dynamiter les différences générationnelles. Sibel Korkmaz, chargé de gestion, est la super woman de la couveuse. Embauchée en  2003, elle est la plus ancienne salariée : Elle souligne « les projets non-lucratifs, sans dividendes. » L’objet principal ici est de créer des emplois avec une gouvernance démocratique loin de la tyrannie du salariat. « Et puis les associations ou les SCOP sont ancrées dans le territoire. »

 

   Alexandre insiste outre sur l’hébergement physique, sur celui juridique apporté par Inter-Made : « Nous servons à décaisser et encaisser à la place des associations » qui n’existent pas encore. La maman des poissons, elle est bien gentille… « On n’est pas des parents non plus et l’on insiste sur la mutualisation. » Ce que reconnaît Mikaël, surdiplômé en animation socio culturelle, travaillant  avec Champs Libres-Gardanne Circus: « Pour notre camp de vacances cet été dans le Var, on va prendre des produits écologiques de Julie. » Mikaël se reconnaît dans l’ESS car « c’est un système différent, anticapitaliste. » Il y trouve des valeurs collectives, non lucratives et une coopération. C’est exactement ce à quoi sert Inter-Made reconnaît Alexandre qui sait combien il faut expliquer le champ de l’ESS et ses valeurs.

 

   Elles sont nombreuses, les associations et les Scops nées à Inter-Made : La Kuizin, un des rares restaurants bio installé à la Belle de mai qui intervient sur des manifestations, Zim Zam, un cirque adapté aux personnes handicapées ou Hygia qui a toutes les faveurs d’Alexandre, car  c’est une réalisation unique de socio esthétique dans le XIIIe arrondissement.

 

 

Institut de beauté solidaire : Belle et rebelle

 

Hygia a été fondée en 2005 par deux esthéticiennes, Sophie KARDOUS et Karima OURABAH dans le XIIIe arrondissement de Marseille. C’est « un espace de médiation santé » et surtout un Institut de beauté solidaire ce qui ne manque pas de piquant : On trouve avenue Saint Paul dans le quartier  Malpassé une coiffeuse et une esthéticienne qui prennent le temps avec vous : « On travaille l’intérieur de la personne. » Mais on n’oublie pas l’insertion professionnelle en travaillant les codes sociaux ou l’hygiène, « Comment se faire une garde-robe, comment se mettre en valeur. »  Sophie ajoute : « Même une épilation aisselle, on discute une heure ! » Imaginez pour les jambes ?

 La mairie du 13/14e leur a mis a disposition 300 m2 pour revitaliser ce quartier, « Il manquait un lieu ressources pour les femmes. Ici, on peut venir prendre un café, partager des moments d’échanges entre femmes » , c’est un lieu qui n’existait pas. » Hygia est tournée sur le médical et le carcéral dans une approche socio-esthétique.

 

   Devenir autofinancé n’est pas une priorité. Alexandre estime « qu’on recherche aussi à satisfaire des demandes publiques » celles du Conseil Général, ou de la ville de Marseille « qui nous a confié un travail au Nord de la ville sur la primo émergence : des gens qui ont une idée mais qui ont des difficultés à la mise en oeuvre. » Avec un air satisfait, Alexandre me sourit : « La crise aidant, on se tourne vers nous. »

 

 Roule ma frite.

 

« Je ne veux pas qu’on nous considère comme le ED du carburant » m’explique fermement Serge Terral, un membre de Roule ma Frite qui n’ a pas sa langue dans sa poche « Parce que jusque là les médias ne parlaient de nous que sur l’aspect fric. » Alors que l’association partenaire à Inter-Made qui occupe une grande place avec ces réservoirs d’huile de  tournesol, veut qu’on la considère comme servant l’écologie : « C’est un déchet qu’on recycle » continue-t-il.  «  En ce moment on rend service aux restaurateurs » Ses raisons écologiques ne manquent pas : « L’huile de palme, on connaît, c’est dans l ‘égout et ça finit à la Pointe rouge », une plage réputée de Marseille.

  Remonté, Serge me raconte, pendant qu’un camion rempli d’huile en bidon se gare devant le hangar son goût pour cette  pratique, « C’est une alternative à l’emprise des grands pétroliers , l’Amoco Cadiz, on s’en rappelle. » Il ajoute que cela fait la nique à Sud- Recup une filiale de Véolia qui fait payer pour l’enlèvement de l’huile et qui l’expédie à l’étranger sous forme de biodiesel

 

   A Roule Ma Frite, on récupère l’huile de tournesol, on la filtre et on la met dans son moteur moyennant quelques modifications sur la pompe et les injecteurs. Trois cents adhérents, non filtrés eux, viennent régulièrement prendre une potion magique : c’est la queue à la belle saison devant cette station-service hors norme, mais tous ne sont pas sensibles à l’écologie : on vient aussi parce que c’est moins cher. En effet, il n’y a pas de Taxe Intérieure sur les Carburants à payer.

 

La tête et les jambes. Pousse pousse à Marseille.

 

   Célia Guerri, marseillaise de 37 ans, a décidé de tirer un pousse pousse dans Marseille avec un vélo à assistance électrique. « Je suis la tête et les jambes » plaisante cette militante des transports alternatifs. « J’ai choisi le Maximus, il a un moteur puissant et convient à la topographie marseillaise. » On pourra donc faire ses rogations à Notre Dame de La Garde ou rouler sur la Corniche comme Célia l’a imaginé. Encore au RMI, Célia souhaite rapidement s’installer en Scop, pour l’instant c’est Inter-made qui l’a  soutient : « Je n’ai pas de Capital mais beaucoup d’amis » Des amis qui lui ont permis d’acheter trois machines dont elle a pu montrer l’intérêt lors de Science Sans Frontières. A Inter-made, elle a découvert l’ESS quoique « sans le savoir on peut porter en soi les mêmes principes. » Elle ajoute enthousiaste que « l’Economie sociale  possède tous les principes de l’entreprise professionnelle mais l’homme reste au centre des choses, voilà le renouveau ». Inter-made c’est aussi la roue de secours avec son responsable ESS: « Pierre Lévy a passé quelques coups de fil et m’a trouvé un garage pour mes pousse-pousses, à la suite du désistement d’un ami. »

   Le projet a pour vocation essentielle d’exister dans chaque quartier , comme moyen de transport du noyau villageois pour des déplacements courts, « emmener les enfants à l’école, mais sans voiture. » Célia pense aux annonceurs pour financer ce projet cycle « On ne veut pas Coca-Cola ou Danone, mais des petits commerçants et pourquoi pas  le « 51 » ou « l’OM » car elle et son équipe sont avant tout, fiers d’être marseillais.

  


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