Rica à Ibben.

Rica à Ibben, à Marseille.

 

    Nous sommes à Paris depuis un mois et nous avons toujours été dans un mouvement continuel. Il faut bien des affaires avant qu’on soit logé, étant donné le mouvement des capitaux qui s’y produit, comme il sied dans ta cité radieuse  depuis que le Très Grand Véloce, ce nouveau véhicule y transporte quotidiennement des nuées de nouveaux visiteurs prêts à être logés misérablement pour des sommes exorbitantes. C’est du dernier cri et d’une folie qui ne ressemble à rien. Les Marseillais en sont excèdes à la mort mais il faut bien que le sacrifice soit complet !

   Nous avons rencontré ici un homme fort charmant qui est la coqueluche du tout Paris. On l’appelle La Morlière et nous sommes bien aises qu’il nous conduise à l’opéra en nous distrayant des fables de la ville lumière.

   L’une d’entre-elles se nomme la Constitution et le Prince de cet empire qu’est la France est un grand magicien quand il s’emploie à vendre ce chaos de doucereuses fadaises. Ainsi ses sujets qui sont descendus dans la rue y créant un fameux embarras pour réclamer que le service public le demeure, se sont vus proposer contre l’intérêt commun celui plus bas mais combien plus attrayant du Pouvoir d’Achat. Tu te demandes bien ce qu’est ce fameux Pouvoir d’Achat qui semble être la panacée universelle et qui soigne aussi bien les excès de révolte que les dépressions les plus profondes. Et bien il réside dans le principe des vases communicants : Le Roi de France fait penser ses sujets comme il le veut. S’il leur prend un million d’écus en les taxant sur les voies carrossables ou sur le prix du foin, il le leur redonne par ce fameux Pouvoir d’Achat. Lui déclare alors qu’il l’a gagné au Cavagnol ! Ses sujets grands amateurs de spectacle à la façon de ces agitateurs que furent durant la fronde les Situationnistes en réclament encore, tant il est vrai que le dernier Diffuseur Vaporisateur D’ordures est désormais nécessaire à quiconque veut paraître à la Cour à son avantage. Cela est d’une perfidie horrible.

    La fraîcheur de la dévote la plus reposée y est sollicitée à chaque nouvelle intromission dans le fondement que ce Prince leur impose de la façon la plus élégante.

   J’ai ouï raconté du Roi des choses qui tiennent du prodige, et je ne doute pas que tu ne balances à les croire.

   On dit que pendant qu’il combattait ses voisins européens qui s’étaient ligués contre lui à propos d’une guerre contre notre chère Perse, il avait dans son royaume un nombre incalculable d’ennemis invisibles qui l’entouraient. On ajoute que c’étaient des amis de trente ans !

   Mais pour te tenir toujours en haleine, j’en oublie ce sujet si constant qui occupe la presse du Royaume est qui est la Constitution. Imagines-tu la perversité de ces princes qui non contents d’imposer leurs vues à leurs sujets veulent qu’ils  approuvent une semblable monnaie. C’est miraculeux ! A moins que cela ne dépasse l’entendement, je n’ai rien vu de tel sous l’empire de notre grand eunuque moustachu avant que les descendants du marquis de Lafayette ne viennent occuper notre chère patrie et détruire notre sérail. Toutes et tous parlent de cette  manœuvre sans jamais évoquer son contenu qui probablement consiste à abjurer encore quelques libertés.

  Mais quelques uns d’entre eux  se révoltèrent et dirent qu’ils ne voulaient rien croire de tout ce qui était dans cet écrit. Ce sont les élèves des collèges des Oratoriens qui ont été les moteurs de toute cette révolte, qui divise toute la cour, tout le royaume et toutes les familles.

   Je continuerai à t’écrire et je t’apprendrai des choses bien éloignées du caractère et du génie persan. C’est bien la même terre qui nous porte. Mais les hommes du pays où je vis, et ceux du pays où tu es, sont des hommes bien différents, peuchère !

 

Christophe Goby, Charles de la Morlière et Charles Louis de la Brède dit Montesquieu.

 

Parodie respectueuse de la lettre XXIV des Lettres Persanes et d’Angola.

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