Est ce qu'on peut écrire la prison?
Publié le 9 Novembre 2017
Est ce qu’on peut écrire la prison ?
« Comment voulez-vous que les prisons soient bien tenues quand dans les films le truand est Alain Delon et le surveillant Paul Preboist ? » L’anecdote est rapportée par un directeur de maison d’arrêt à l’anthropologue Didier Fassin. Il illustre à sa manière le décalage entre la réalité de l’incarcération en France et sa réception publique. L’auteur a enquêté cinq années dans une prison qu’il ne nomme pas, et a exploré minutieusement les étapes qui mènent à la prison. Elle montre son visage au tribunal où les comparutions immédiates vous envoient plus surement au dépôt qu’un simple renvoi de l’affaire. Si la prison ne change pas, elle reçoit de nouveaux entrants. Cela tient au durcissement de la loi et de son application. Désormais, les incarcérations pour défaut de permis de conduire conduisent en prison une nouvelle catégorie de délinquants. « On ne sait pas quoi faire dans ces cas là. On est désemparés, » avouent des juges. L’anthropologue qui a aussi étudié le système pénal américain montre qu’on incarcère toujours plus de noirs et toujours plus de non-diplômés. Moins d’école égale plus de prisons. Dans la pratique judiciaire mondiale, la prison est la modalité unique et ordinaire de punition. Dans un second temps l’emprisonnement s’applique aux personnes défavorisées et ethniquement discriminés. Didier Fassin démontre qu’on incarcère toujours plus de personnes, toujours plus de pauvres en France.« Plus d’une personne sur mille est en prison » tandis qu’aux Etats Unis, 7 millions de personnes sont à l’ombre. Le fameux « Choc carcéral » détruit plus surement qu’il ne dissuade. En Californie la formule « Three strikes and you’re out » est la traduction de la tolérance zéro. Les juges sont contraints d’emprisonner à vie à la troisième condamnation. A vie. « Les statistiques apportent l’évidence et parfois la contradiction des faits. »
L’ouvrage de l’Observatoire International des Prisons, lui, accroche notre regard par des photographies muettes et par l’histoire d’ex-détenus. Pourquoi sont-ils passés par la prison. Comment l’école a manqué pour certains, la famille pour d’autres. Pour tous l’amour. Des écrivains tels que Philippe Claudel ou Gérard Mordillat écrivent l’histoire de ceux qui ont connu la détention. La préface de Robert Badinter qui chiffre le nombre de détenus à 67 075 au 1er janvier 2014 masque celui des incarcérés par bracelet électronique. 80 000 personnes sont sous écrou rappelle Didier Fassin. L’OIP prend des risques avec les détenus qu’elle présente. L’un d’eux est « pointeur ». Il a été incarcéré pour des actes de pédophilie. L’écriture d’ Olivier Brunhes nous dévoile un être persécuté par ses pulsions comme par la Justice. Sylvie Piccioti qu’on connaît pour avoir passé du matériel d’évasion à son compagnon au parloir, rencontre l’écrivaine Virginie Despentes. Il y a aussi Sacha, 23 ans, qui a plongé à 16 ans avec les émeutes urbaines de 2005 à Saint Etienne. Le hasard presque puis la détention qui plombe. L’administration qui frappe sans discernement et qui le renvoie en prison.
Ces récits à fleur de peau racontent avec retenue des êtres victimes de l’enfermement et de la machine judiciaire.
La réédition du livre de Jean marc Rouillan paru chez Denoël en 2001, chez son éditeur complice, Agone montre une autre facette. C’est le premier livre qu’a écrit ce militant révolutionnaire condamné pour sa participation à une entreprise terroriste, c’est à dire, changer le monde. Aujourd’hui il est invité pour des soirées anti-carcérales dans toute l’Europe. Il y évoque sa détention, son bracelet électronique et ses espoirs révolutionnaires jamais éteints. Maniant le flash back comme hier le cocktail Molotov, il écrit des années avant sa sortie : « On ne s'habitue jamais à la prison. Et plus le temps passe, plus les matins sont douloureux. Treize années. Plus de 4 750 matins. » Martin Winckler dans sa préface parle ainsi : « Dans les prisons françaises, la loi et la justice ne sont pas respectées. Trop souvent, la durée et les conditions d'enfermement y sont inversement proportionnelles au rang social du détenu. » Pauvres en prison, riches au balcon. Est ce qu’on peut dire la prison ? écrivait déjà Pierre Goldman en 1979.
Didier Fassin, L’ombre du monde, Seuil, Paris, 2015, 601 pages, 25 euros.
OIP, Passés par la case prison, La Découverte, Paris, 2014, 208 pages, 17 euros.
Jean Marc Rouillan, Je Hais les matins, réédition, Agone, Marseille, 2015, 288 pages, 12 euros.