L'empire de la perfection.

Publié le 10 Avril 2019

Chui Open !

 

Exténué par le foot populaire et ses mythes, je suis allé faire un tour dans le monde du Tennis.  Un monde de balles jaunes sans gilet jaune mais avec l’intelligence du duel. Serge Daney, le grand critique y était. Moi aussi devant ma télé.

 

 

Le tennis est-il peuple, Jean Charles ? Posons cette hypothèse. En voyant le documentaire passionnant sur Mac Enroe, l’Empire de la Perfection, on est en droit de se demander ce que représente le tennis de nos jours. Et parce qu’on y retrouve les commentaires de Serge Daney, critique des Cahiers du cinéma pour la partie plans courts et de Libération pour la partie raquette, on découvre dans les années 80 ce que fut le tennis pour le bon peuple français. Pas le Gilet jaune crasseux élevé aux grain frelaté et bourré d’OGM, non l’employé modèle, le petit gringalet  méritant adjoint administratif second classe, éternel produit de l ‘administration française,  le besogneux abonné à l’ Equipe et au Point,  le français moyen gondolé entre Jambier, 48 rue de Poliveau et Georges Lajoie chez Yves Boisset.

 

C’est beau comme de l’antique: « L’éternelle injustice dont lui seul est victime », comme dit Daney de Mac Enroe : le portrait tout craché de l’anarchiste au filet, la seule et véritable victime de tous les malheurs sur terre. Mac Enroe penche vers la bassesse du syndicaliste quand il conteste une balle. Une sorte de cégétiste jamais satisfait et qui réussit ses aces.  Un krasuki gagnant grève sur grève en contestant tous les points, énervant l’arbitre et le public. Et surtout faisant oublier l’adversaire, qui est réduit à un rôle : celui du Castaner mis en boite.

Le Tennis, demandez autour de vous, est un sport de bourgeois. Remarquez bien qu’après avoir cimenté des buses dans une ZAC toute la journée, l’idée de taper la balle jaune ne vous effleure plus tout à fait.

 

Pour autant quel rapport entre la férocité de Mac Enroe et le jeu de Borg que le premier admirait. Même sur la terre battue on devine les oppositions  inscrites dans les rapports sociaux. Sur gazon, les choses se gâtent. La pluie n’arrange rien. On sent chez Jimmy Connors la volonté d’un gagneur. Noah ne l’aimait et le trouvait fumier. Daney le trouve bagarreur, furieux distribuant balles à la volée et surtout revers des  deux mains. Une manière de venger tous les gauchers humiliés.

 

Il fallait tirer tout cela au clair donc se rendre à l’OPEN 13 à Marseille, un championnat de classe mondiale malgré la présence des joueurs français et le délabrement de cette ville de gueux. L’ Open 13 c’est encore tout petit mais si mignon. Si tu remportes le machin final, tu ramasses seulement 115 000 euros. A peine qualifié, tu touches un gros smic. Pas mal pour un jeu. Pour moi, habitué à Rolland Garros les années où je tentais de passer le bac, la déception est à la hauteur. Rolland Garros c’est  2 millions d’euros si tu finis vainqueur. Certes, faut se lever tôt et en forme pour arriver à la cheville de Nadal ou d’Agassi mais ca se tente à ce prix ! La dotation était en hausse en 2018 et sans faire tout ce cirque sur les ronds points ! Non, vilains, achetez vous un short, un vieux Coq sportif fera l’affaire ou mieux un Lotto, vous passerez pour Lendl, le coté kitchouille tchéque. Et puis surtout remuez votre graisse. C’est pas le tout de trainer au Lidl dimanche après avoir bouffé de la télé. Ca se mérite la gloire. Non mais.

 

 Le court de tennis, les gars, on y entre pas comme au match, en buvant des bières et en hurlant des insanités comme En avant Guingamp ou des propos homophobes voire antisémites comme Paris on t’en… ! Non, on attend que les joueurs changent de place. Après on se tait, si possible. Daney raconte comment à Rolland Garros le mot le plus entendu est assis. Il s’adresse aussi aux riches  « dont la chaise verte reste souvent inoccupée la plus grande partie de la journée. »  Ce fut un risque quand le tennis conquit le public populaire. Saura-il se taire, se demande Daney. Heureusement il y avait l’arbitre Jacques Dorfman et sa phrase toute balladurienne qui résonne encore dans nos têtes : «  Un peu de silence s’il vous plait » et comme pour s’excuser ajoutant  « merci ». (Pas comme Balladur)

« Soudain joyeux il dit Borg, c’était Constant Lestienne. » (Victor Hugo) Le pauvre bougre rencontrait pour son second match un ukrainien, Satkhovisky,  qui prit sa revanche en le corrigeant. Ignorant que nous étions, nous ne savions point que Lestienne avait été suspendu par la fédé pour des paris. Ah ! le loser, le lucky loser. Ah Comtesse, cessez de tirer sur le teckel…

A coté de nous trois vieilles mâchent  en cadence des chips et sortent des sandwichs faits maisons. Le pâté envahit le court central, les cornichons espèrent voir un tea break. Et moi je souffle comme le zéphir sur le mont Aigoual ( car ça m’est égal) avec Lestienne : « Rahan ! »

Sur le court, la technique des juges a bien changé. D’abord les juges sont en mouvement permanent. Les ramasseurs de balles, des mômes très zélés tout heureux de louper la classe de physique  ou de se tripoter la nouille en matant Barbarinpornhub, sont toujours aussi efficaces. De futurs champions surement. A voir leur vitesse, ils auraient faits de très bons loufiats dans les restaurants si leurs parents ne les avaient par précaution déjà mis dans le privé en filière english Learning option anglais commercial. Sur le court, la moindre contestation finit sur l’écran avec les images de balles In ou Out ! Fini Mac Enroe et  ses coups de gueule, les images sont impartiales. La magie disparaît. Les discussions anéanties. Reste la technique.

 

« Borg envoie la balle là ou l’autre n’est plus. Mc Enroe, lui aurait plutôt tendance à l’envoyer là où il ne sera jamais. » Ca me rappelle mon style quand j’écrivais dans CQFD.

Un regret  quand même : ne plus voir Karl Lagerfeld se promener dans les tribunes. Et une pensée pour la comtesse Octavie de Coëtlogon et notre Fouquet’s chéri entre tous.

 

Note : Serge Daney. L’amateur de tennis. POL. 1994.

Film : L ‘empire de la perfection.

 

 

CG.

Rédigé par Louise Mitchell

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article