Dormir devant tout le monde.
Publié le 14 Février 2011
« Dormir devant tout le monde » tel est
le calvaire que s’infligent depuis un mois Damien et Antoine, leur galetas échoué sur le trottoir du boulevard Chave à Marseille. Aujourd’hui la ville est grise, il ne gèle pas mais le froid est
tenace pour dormir le long des voies du tramway. « On est pas de la merde » m’explique de but en blanc Damien pendant qu’Antoine somnole
encore sous les gros édredons qu’ils ont installé au numéro 172 du boulevard. « On est visibles », et même acceptés aujourd’hui dans le
quartier, comme si tout le monde entérinait cette situation, en donnant trois sous, une pitance ou en régalant une bière comme les clients du pub hier soir.
On se demande souvent comment on finit à la rue. La faute à la société, l’individualisme, le
manque d’amis, l’absence de famille ? Damien m’ a raconté avec une pointe d’accent comment il est parti de rien, de Reims: « Je viens de
Riince ; euh Reims en Champagne. J’ai été élevé chez ma tante qui m’envoyait deux claques par jour. Mes sœurs, elles ont été élevées chez ma grand-mère, elles ont eu plus de
chance. » Lui a toujours voulu vivre à Marseille, guère pour le soleil enpastisé, non un maigre souvenir d’enfance, quand il demeurait avec ses parents forains et qu’ils couraient
la France de Lille à Avignon. Un jour, à l’aube de ses huit ans, son père est mort, et sa mère dans la foulée les a abandonné, lui et ses trois sœurs. De l’école prés des caravanes, il est passé
au rythme sédentaire.
La rue ça a commencé à Reims puis à Marseille il a rencontré une femme, handicapée ; ils
se sont aimés comme deux malheureux cherchant un bout de cœur et ont donné naissance il y a cinq mois à une fille, placée aujourd’hui dans une
pouponnière, après 24 heures d’un douloureux accouchement. La vie frappe ses damnés à plusieurs reprises, elle les veut à terre. « On passait à la DJ
Marceau, des fois, on se payait un hôtel pour y prendre une douche » Après, la malédiction a de nouveau frappé les amants tristes : c’est la séparation de Damien avec la mère de sa
fille. Il accuse le troupeau d’assistantes sociales qui lui est tombé dessus, cette armada prête à vous enfoncer, qui lui a retiré sa fille. Sans haine ni véhémence.
« Même sans enfant, je ne me vois pas dans la
rue. » A 23 ans, l’œil vif, une belle forme, Damien n’est ni attaqué par l’alcool ni par les drogues, juste la vie qui ne l’a pas aidé.
« La rue, c’est toujours des hauts et des bas, je
me sentais mal et abandonné il y a quelque temps. Aujourd’hui je rebondis » Damien veut faire une formation pour devenir agent de sécurité
ou cariste. Surveiller et porter. Pas la gloire, mais il ne veut plus retourner dans sa famille, chez les forains qui pourrait l’accueillir. Il veut
rester à Marseille, retrouver l’appartement avec son amie et leur fille.
Au 172 boulevard Chave, la couche de deux hommes qui font la grève, déborde sur le passage des
badauds. Des édredons et une couverture rose touche un vieux journal provençal. On peut lire sur des cartons : « Nous voulons voir Mr Gaudin,
maire de Marseille pour qu’il nous aide » Un autre dit simplement « Aidez-nous, on en a marre de dormir là. »