Guantanamo.
Publié le 3 Décembre 2012
Fatalité historique.
La première chose dont me parle François Missen, c’est de son pote Eugéne Saccomano dont il dit à quel point c’est un grand écrivain. Oui, le Saccomano du foot ! Le spécialiste de Céline aussi, ajoute-il.
« Saccomano c’est un vrai écrivain, une vraie culture, celle du peuple d’ici. C’est pas Edmonde Charles Roux ou des conneries comme ça. Je ne suis pas marseillais, mais un métèque du désert, né en Algérie. C’est ce qui a fait que j’ai toujours été curieux. A 80 ans un cadavre m’interpelle. »
Missen a créé RTL à Marseille. Pas la meilleure chose qu’il est fait sauf qu’à l’époque RTL était plus libre que l’ORTF. C’est cette radio qui transmet pendant les nuits d’émeutes de 68. Il travaille alors sur la French Connection, avec Marseille comme capitale de la drogue.
« J’ai commencé à travailler sur la drogue et un jour le consul américain m’a branché sur un informateur. Il m’a dit tout de go : La France protège les truands de la drogue. L’essentiel c’est qu’on foute les pieds dans le plat. Le chef des stups américains a été expulsé suite à mon bouquin « Héroin Trade », non traduit en français et sorti en 1973.C’est comme ça que j’ai eu le Pulitzer avec le journal Newsday. »
« J’attends toujours qu’on dégomme un président en France. Pasqua va mourir dans ses charentaises. A Marseille la bourgeoisie est la pire du monde ! »
Prisonnier en Afghanistan, François Missen aime être seul. « Mon vrai salaire c’est le temps. » Pour en venir au livre sur Guantanamo, il raconte sa passion pour Cuba depuis 40 ans : « Je sortais de prison en Algérie. Je suis allé à Cuba sous Fidel et retourné à la mort du Che. Après j ‘y ai encore fait un voyage à cause de la French Connection ; je connaissais un malfrat corse qui achetait des filles sur l’île.
L’essentiel du bonheur à Cuba, c’est qu’après des siècles de fermeture les histoires pleuvent désormais. Pour vous Guantanamo c’est les Talibans. Nous, ça fait un siècle qu’on ne peut pas se baigner sur ces plages.
On arrive enfin à son bouquin à François, une enquête décalée sur Guantanamo avec des portraits saisissants alternant avec l’histoire de cette prise de corps par les Etats-Unis. Interrogé, Ricardo Alarcon, un conseiller très proche de Castro et fort rare, déclare : « Imaginez vous…le 16 arrondissement de Paris ayant fait sécession de l’Etat français ? » Il raconte que cette base servant de zone de déchargement de charbon est devenue une base de départ pour des interventions en Amérique latine avant de devenir un camp de tortures. Loué en 1903, elle est devenue un point de discorde entre Cuba et les Etats-Unis.
« La pluie est le décor naturel de Guantanamo » La région à quelques kilométres d’Haïti est en proie aux cyclones. Les habitants en ont pris l’habitude comme cet homme qui raconte ironiquement à la caméra : « Je m’entraine pour l’épreuve de natation vélocipédique aux jeux olympiques, compay. Je vais gagner car il n’y a pas d’autre pays que Cuba dans cette épreuve. »
Avant la révolution, la base était Le Fantasme et attirait du monde de toute l’île attiré par les fiches de paye. Il y eut jusqu’ a sept mille cinq cent travailleurs. Missen rencontre le convoyeur de fonds de la base, un chorégraphe qui met en scène Roméo et Juliette, avec le héros prisonnier du camp Delta, où Manuel Prieto, un ancien salarié.
Manuel Prieto déroba pour les Barbudos des armes sur la base. Torturé, il a aujourd’hui 84 ans et raconte pour illustrer ce bout d’île: « Imaginez : vous avez une maison de trois chambres et l’une d’elles est occupée par une personne que vous ne connaissez pas… » Une fatalité historique, une formule chère aux Cubains entre le No es facil et Inventar.
Par petites touches, François Missen raconte donc son Guantanamo. Il était l’invité de la librairie de l ‘Arbre à Marseille. Et comme un insatiable curieux, il compte s’installer une semaine dans une caravane au milieu d’un camp Rom à Marseille.
Guantanamo. Francois Missen. ( Prix Pulitzer, Prix Albert Londres) Max Milo. 2012.