Manouches, slovaques et Ruthènes
Publié le 10 Février 2010
Petite, allume un feu ? Martin Smaus. Editions des Syrtes. 2009.
Ceux-là ne voteront pas NPA, ni aucun autre parti. Les Gitans se foutent du lendemain comme d’une guigne. Pour eux, la vie est ce court segment entre le lever du jour et l’achèvement d’une soirée dans une fête éternelle. Leur vie est aussi ce rejet de ceux qui portent le collier du travail, la chaîne des esclaves sédentaires. Abel contre Caïn ; les Tziganes symbolisent l’opposition originelle entre le nomade et le sédentaire, entre le « voleur » celui ne fait que prendre les fruits de la nature et celui qui s’échine à faire pousser, à conserver, à thésauriser. « Ainsi les Kakatos et les Kotlarovec habitaient-ils à la montagne, dans l’ancienne ville de Most. Ils démolissaient les cloisons entre les appartements, afin de ne pas avoir à traverser le couloir pour aller chez les voisins, ils sectionnaient les tuyaux et brulaient les portes, emmenaient à la décharge les gouttières et la tôle du toit, parce qu’il avait plu la dernière fois la veille, et si quelqu’un ne savait pas ouvrir la fenêtre, ils la cassaient pour laisser échapper la fumée…avant la fin de l’été, il ne restait des immeubles que des panneaux noircis par les flammes à travers lesquels on voyait tout, tandis que le vent pénétrait par les interstices des fenêtres. Ils emmenèrent jusqu'à la décharge le mécanisme de l’ascenseur tout neuf et pour finir les câbles et la rambarde du puits, et pour ne pas rentrer les mains vides, ils rapportèrent du dépôt de vieux réfrigérateurs et des meubles endommagés. Ils déversaient leurs déchets par la fenêtre ou dans la cage d’ascenseur, parce que la poubelle n’était pas à côté. » Voilà le ton de ce roman tchèque qui parle des tziganes sans pitié ni jugement. Voilà ce qui se passe quand on sédentarise un peuple nomade aux codes éloignés de ceux du cultivateur et du citadin. Ce roman raconte l’histoire d’une famille à Prague et Plzen, celle des Dunka, fuyant les nazis et les Russes et en particulier les déboires d’un enfant, Andrejko, conduit d’un bagne pour enfant à la prison, devenu épileptique de voir son amour détruit par sa face noire et ses cheveux sombres. « Mais depuis son plus jeune âge il avait tout autre chose de marqué au fer rouge dans sa tête, que la vie commençait et s’achevait par le jour d’aujourd’hui et que se souvenir de le veille et rêver au lendemain ce n’était bon que pour les gadjé. » On navigue chez les Ruthènes et la langue romani écrite en alternance du texte se découvre avec beaucoup de plaisirs si l’on prend le temps. On s’amuse surtout de cette liberté folle des Tziganes, de leur violence, de leur pauvreté. Rien n’est écrit sous le règne de la pitié. Le style est celui d’une longue plainte et la traduction du tchèque, celui de Christine Laferrière semble forcément remarquable.