Montréal en vert. Ecocity ou bien?
Publié le 14 Octobre 2011
En vert et contre tout.
Montréal se veut une ville écologique ; le congrés Eco-city s’y est déroulé pour parfaire l’idée de cette reconversion des villes industrielles en éco pôles. Toits verdissants, écologie urbaine, potagers suspendus et pistes cyclables, tout paraît concourir au mieux disant et à la qualité de vie. Mais une chose paraît oublié, les pauvres. Non pas qu’on ne leur propose pas de programmes de réinsertion dans des jardins cette fois biologiques mais que tout se décide encore pour eux, sans eux, et à leurs dépens parfois.
Ce qui saute au lieu dans le centre de la ville, c’est la profusion de vélos qui dégringolent du plateau. 3000 vélos quittent le plateau pour le centre ville entre 7h 30 et 9 heures. La société BIXI, développé par Rio Tinto Alcan, un important groupe minier, qui gère les vélos payants est encore déficitaire avec une stagnation à 40 000 membres , chiffre qui ferait rêver bien des villes françaises qui ne sont pas sous la neige durant quatre bons mois. Un vrai bonheur pour l’écologiste adepte du pédalier. Des pistes cyclables longent des friches industrielles d’un autre temps. On entend même un « Dégage de la piéton, Criss ! » si on met le pied sur une bande destinée aux vélos. Au siège de Vélo Québec, ce n’est pas sur l’habituelle tribu de militants associatifs tachés de cambouis qu’on tombe, mais sur une véritable pépinière d’entreprises créé autour du cycle : le magasin tenu par Jean Yves ressemble à une petite entreprise florissante au milieu de l’agence de voyage. Ce gérant d’une cafétéria associé à l’idée Vélo m’explique : « 17 % des montréalais utilisent le vélo, soit pour le travail, soit pour la randonnée, ce qui fait de Montréal la première ville cyclable d’Amérique du Nord. » Il relativise les progrès du cyclisme : La cohabitation entre cyclistes, piétons et automobilistes ne s’est pas faite en un jour et le gros char contre le petit vélo donne lieu à quelques algarades. Ceci étant, on est habitué dans cette province à la tranquillité ». Ce qui n’empêche par le journal local de titrer « pédaler en zone de guerre » quand il parle de l’aménagement du boulevard Maisonneuve. Nulle référence à l’engagement canadien en Afghanistan, contre lequel s’était élevé notamment l’intellectuel Francis Dupui Gléri. Au Québec, l’écologie ne se mélange pas de trop avec le social.
Un autre exemple significatif est représenté par le milieu des militants écologistes, sincères, mais gérant avec force consensus leur rapport avec la nature et le milieu capitaliste. Les sentiers urbains sont un Organisme Sans But Lucratif, l’équivalent de nos associations, qui reconvertit des terrains vides urbains en jardins. L’intention est louable. Elle appartient à Pierre Denommé, un natif du Temiscaming. Sophie Pinard m’explique « qu’on prend les terrains pour les rendre naturels, on casse les ilots de chaleur » mais « Les terrains ne nous appartiennent pas ; ils vont être vendus pour faire des condos. » Sensibilisé à l’écologie, elle n’émet pas de réticence à la spéculation immobilière et l’OBNL à laquelle elle appartient, agit comme bien d’autres ici, profiter des failles pour sauvegarder quelques utopies et dans un souci de survie chercher des fonds auprès de fondations dirigées par de grandes entreprises.
C’est le cas de Santropol Roulant, la vitrine de l’écologie urbaine en centre ville. Seize ans d’existence pour cette « popote intergénérationnelle » roulante qui possède aussi un atelier vélo et un mandat : embaucher des jeunes. Leur travail : cuisiner des repas pour des clients âgés et les livrer en vélo le plus souvent. Tim Murphy, responsable du développement durable me montre le lombricomposteur à la cave et sur le toit les bacs conçus par l’ OSBL Alternatives pour faire pousser des plantes potagères. Pour travailler ici en étant salarié, il faut « de l’entregent et savoir organiser, aimer le travail communautaire. » Santropol n’est pas là pour faire du profit mais ce sont des fondations qui abondent à son budget. « Presque toute la viande est bio ou locale et nos repas coutent 4$ 50. » Armel, franco- canadien de Bretagne gère la cuisine depuis 6 ans. Il est venu pour faire dans le social : « J’avais besoin de faire du bénévolat, je voulais faire du communautaire, m’occuper de mes voisins. » Les bénévoles qui préparent ce jour là le souper ont un autre profil que les jeunes qui pianotent sur leur ordinateurs dans la première salle. Marie Claire vit de l’aide sociale, soit 580$ et paye 25% de son revenu pour le loyer. « Je pourrais mettre ça dans mon cv « affirme-elle en ralentissant la cadence pour l’épluchage. Elle continue de me raconter malgré les rappels au travail d’Armel, le chef cuisto. « Je travaille bénévolement trois heures par semaine ici. » Les bénévoles ne profitent pas des repas à Santropol. Pour Mary, « C’est mieux que de rester seule chez moi. C’est une opportunité de cuisiner sans sel » et sans salaire.
Anh Thu qui prépare un gâteau chocolat courgette est très souriante. Après un « burn out « dans on travail de commerciale, elle a eu une mid-life crisis. Elle promotionnait la consommation à outrance et « aujourd’hui je remets en cause mes quinze dernières années. Ma vie était très stressante, dead line. »
Tim me raconte qu’il avait refusé un bailleur de fonds trop présent dans l’agroalimentaire. « Il y a des compagnies qui envoient leur personnel faire du bénévolat ici pour diminuer leur stress, ré-énergiser leur personnel. » Santropol Roulant demeure un organisme qui inclut la solidarité et les valeurs environnementales mais sans remettre en cause l’édifice social. « Avec nos paniers de légumes , nous avons un panier de solidarité à 10 dollars. » Mais quand les carottes sont cuites.
A L’UQAM, l’université des sciences de l’environnement, Eric Duchemin s’interroge sur l’agriculture urbaine : « Il faut sortir de l’idée que l’agriculture se fait dans un champ. » Ce chercheur a croisé les intérêts des acteurs de l’agriculture urbaine à Montréal en démontrant la multifonctionnalité des jardins ; il souligne le peu d’intérêt économique des jardiniers et horticulteurs dans une ville dite du nord, ou riche par apport aux villes du sud. Ici le groupe du CRAPAUD croasse devant les projets urbains d’agriculture souvent de taille modeste. Devant l’entrée de l’université des grosses bassines servent de terreau à de belles courgettes et des tomates qui lorgnent vers des pieds de basilic. C’est embryonnaire mais c’est accepté par l’université des sciences. « Montréal comptait 240 000 jardins ouvriers autrefois et moins de 9000 aujourd’hui. » continue Eric me citant les serres LUFA installés sur des toits industriels.
Ici c’est un projet commercial de 32 000 pieds carrés utilisant 140 000 litres d’eau récupérés en réservoir. Cette ferme est technologique car tout y est programmé par informatique. Cela dit son concepteur, Mohamed Hage y voit un véritable projet vert : « c’est du capitalisme responsable. » affirme-t-il. Le transport est minimalisé, l’occupation des sols absents, et sa situation sur toit permet au bâtiment de gagner sur le plan énergétique et au sol d ‘être chauffé. Sa PME a fidélisé 450 paniers qui sont cherchés par les abonnés. Pas de pesticides, de l’eau récupérée, des serres en polyculture, et un rendement énergétique valable. Ce projet inspiré des ASC (Agriculture soutenue par la communauté.) n’ a pourtant qu’un but : faire des affaires. On est loin du fermier de famille, concept québécois proche de celui des Amaps.
Sur le toit du palais des congrès où Eco city se réunit, on visite les différentes expériences de toits végétaux. Toute la surface n’est pas exploitée. Nous en sommes aux essais. On parle de dilation moindre grâce à la terre mais aussi de nouvelles normes à mettre en place pour supporter en sus de la terre, la neige. Le Canada n’en manque pas, au point où il faut chaque année stocker la neige dans des hangars à Montréal. Patrice Godin du Centre d’Ecologie Urbaine de Montréal se réjouit que le chef cuisinier de l’Intercontinental puisse venir faire sa récolte ici. Plusieurs techniques sont installées sur ce toit avec les noms de sociétés privées bien en vue et on attend un peu sur sa faim le côté social de ces jardins. Il arrive avec des plantes grimpantes dont la récolte ira au comité social. Ouf !
Devenir « la Mecque » de l’agriculture urbaine comme le précisait Gaëlle Janvier, serait un des objectif de la ville de Montréal. La coordinatrice d’Alternatives pour les Jardins sur les toits m’indique qu’ici personne ne pense à squatter des terres, « personne n’est assez fou pour investir des graines et les perdre » ajoutant que la propriété est très importante ici ce qui explique qu’on demande avant de planter. Pourtant des groupes comme Reclaim the fields ou des initiatives comme à Dijon de récupération de terres ne semblent pas si loin.
Ismaël Hautecoeur, initiateur des jardins sur les toits, travaillait pour Alternatives : « On utilisait les terrasses avec des ententes orales en 2004. » Tim Murphy du Santropol insiste sur la nécessité de se faire des alliés dans l’establishment. A croire qu’au Québec, toute une culture du consensus permet de faire avancer des projets. Vite dit, quand on sait que 30 000 homeless n’ont pas de lieu dans la ville et qu’un congrès international réfléchit à comment mettre de la terre sur les toits, la distorsion pose question comme le disait un participant à l’ultime conférence d’Eco-city. Cette dernière au quelle presque plus personne ne participait, à part quelques Montréalais faisait le point sur l’articulation entre social et écologie.
L’exposition Carrot city présente nombre de projets où sont mêlés insertion sociale et business vert mais avec un coté décomplexé. Une maison productive à Pointe St Charles où la nourriture est le point central est un peu dur à avaler quand on écoute son promoteur, Rune Kongshaug : « Je ne crois plus aux subventions, je crois aux systèmes commerciaux. » Il ajoute montrant du doigt un clientélisme de pauvres: « Ceux qui vivent dans mon quartier ont peur que le quartier s’enrichisse. » Il promeut un standard commercialisé. « Je suis un entrepreneur social mais je veux garantir à l’investisseur un retour sur investissement. » La gentrification du quartier ne l ‘effraye pas. Ses logements appelles ici Condos pour condominiums ont été critiqué par les groupes communautaires comme par les écolos-libertaires de Pointe St Charles. Ils sont pourtant tout ce qu’il y a d’écolo : Chauffage géothermique, solaire passif et actif, ventilation croisée, sauna orienté vers la serre etc…. Pour tout cela Rune a du déjouer bien des interdictions urbanistiques : « Les serres sur le toit sont démontables mais j’espère qu’on ne me demandera jamais de les démonter. » Assez vite certaines idées trop avancées ont été abandonnées : « J’avais prévu de récupérer les eaux grises avec un filtre en sable sur l’arrière mais je ne savais pas ou amener le dossier.
A Ecocity, Phylis Lambert conclut: « Le social et le privé peuvent faire des affaires ensemble. » Cela dit l’une des invités Winnie Frohn souligne que de 82 à 2004, les familles pauvres sont passés de 6000 dollars à 10 000 dollars tandis que les plus riches voltigeaient à 380 000 à 884 000. Une façon de relativiser dans une ville où le logement social représente 10 % du parc.
Montréal rêve toujours d’être une éco pole mais mieux encore, elle préfère qu’on le dise. Si certains efforts mettent cette mégalopole devant bien des villes en investissement vert et en sustainable development, les projets écologiques ne voient le jour qu’a condition de respecter le marché dans sa course au renouvellement. Une sorte d’obsolescence des vieilles idoles qui laisse la place à de nouveaux idéaux écologiques.