En catimini

Publié le 20 Octobre 2017

En catimini.

 

« Ceausescu a démoli la ville, disent nos parents ? Mais cette nuit, à 4 heures du matin parce qu’ils craignent les opposants, les promoteurs ont fait tomber une ancienne halle, un lieu historique de Bucarest…pour la remplacer par quoi ? Un supermarché ou des bureaux » (La petite communiste qui ne souriait jamais. Lola Lafon)

Ce court passage s’est incarné comme une réplique à l’Ouest ce lundi 4 septembre dans le quartier de la Plaine à Marseille. Depuis des années, la ville veut expulser ses pauvres qu’elle a trop nombreux. Pas sa faute, jurerait Jean Claude Gaudin, l’édile qui quémande toujours de l’argent à l’Etat. Comme l’année où il fallait appliquer la réforme des TAP, il a laissé les parents sur le carreau durant des mois et attendu que l‘Etat rajoute à l’assiette.

Aujourd’hui la métropole dirige tout mais elle a mis en avant la Soleam pour redorer un quartier de Marseille. La Plaine avec son marché devenu celui de la bricole et des fringues, un supermarché ouvert 3 fois par semaine sur une place qui sert à tous les usages : jeux d’enfants, baskets, foot, terrasses, karaoké punk, sardinades des fainéants le 1er Mai et son carnaval rebelle en mars dont on parle dans tout l’Europe depuis que la police a tenté d’en interdire le final, la crémation du Carementran. La Fête est finie a décrétée la Mairie, qui pense en déboursant 11 millions, créer du calme, « une place apaisée » dans ce quartier de fête depuis des générations, un ancien quartier de maraichers. Les habitants ne l’entendent pas de cette oreille : ils ont amplifié le carnaval qui se passe relativement bien quand la police ne gaze pas. Ils ont installé des tables et des bancs sur leur place que la Mairie laissait aux rats et aux immondices. Il paraît que les Marseillais sont sales. Déjà, dans les années 60 ils jetaient leurs ordures par les fenêtres.

Retour en 2015 : Un matin d’hiver deux agents municipaux et un ouvrier viennent découper le mobilier urbain illégal. Les habitants se rassemblent paisiblement et tiennent le coup sur une dernière table. Quatre vingt pandores les en arrachent et les gazent. Le coup fait flop. On rit de cette milice aux ordres d’une faction mal élue. La Mairie, elle, éteint les réverbères, laisse les voitures s’installer sur la place encore plus tôt. A croire qu’elle veut chasser les piétons. Une chanson nommée, Touchez pas à la Plaine devient même un succès. L’architecte milanaise Paola Vigano abandonne le projet, manque de concertation croit-on savoir. Lors de ces réunions en trompe l’œil, les opposants font les larrons et piratent les réunions. Gérard Chenoz, adjoint au maire  promoteur en chef devient furieux «  Moi je m’appuie sur la majorité silencieuse » glisse-t-il sans mentir. On se gausse de pistes cyclables dans le projet alors que la ville leur fait la chasse.

 

Une assemblée populaire s’entête à se faire parler habitants et usagers du quartier. Les forains manifestent plusieurs jeudis en camion. Pour eux, c’est comme une usine qui ferme. Un collectif réinstalle des tables et des bancs en mieux. Il répare l’eau de la fontaine, nettoie les environs, agit où la ville ne fait plus. La ligue des Droits de l’Homme se propose de faire ses réunions sur les nouvelles tables, d’autres associations les suivent. Le journal CQFD y installe  ses apéros. Les Tables deviennent une agora à ciel ouvert.  En juin dernier, une semaine de fête est organisée, un tournoi de boxe a lieu, des jeux pour enfants, une bibliothèque et des bancs pour les parents s’élèvent sur le terrain de jeux.

En Mairie, on invite les opposants mais on les disqualifie. La saleté ce sont les habitants, les commerces qui vacillent, la faute aux kebabs, le marché, des articles tombés du camion. On veut remettre des belles terrasses, arracher des arbres pour en replanter des nouveaux en bonsaï, végétaliser en minéralisant comme au Vieux Port, canaliser les voitures sans les interdire, refaire du neuf avec de l’ancien. A la Soleam, on invente un « tapis central » dans lequel on ne va pas se prendre les pieds. Comme tout doit ressembler à Barcelone, la touristique, une « Rambla » s’échantillonnera de kiosques ( Les deux consacrés à la presse ont fermés ces dernières années.) ornés de « figures de la Plaine » Si l’on dispose sur des structures métalliques les visages de Sabine, une locataire du quartier qui a son franc parler, virée de son appartement cet été ou du Massilia, on peut s’attendre à un rire tonitruant des derniers habitants de ce quartier. Les Sabines n’arrêteront pas ce combat entre les habitants et des élus qui ne vivent pas ici. Si cela ne change rien, au moins les entreprises de travaux publics tourneront. Mélenchon s’est même improvisé tribun sur les Tables mais la place s’est encore révoltée. Trop tiède. Il a préféré partir dans le 7éme arrondissement pour sauver des ruines.

Dans la nuit du 4 septembre 2017, si les Parisiens proclamaient la République de 1870, quelques agents municipaux volaient le mobilier urbain de la place. En secret, en tapinois, en catimini. Et en prétextant qu’il s’agissait de mieux servir le marché en lui offrant quelques mètres de plus. Le lundi soir de cette petite vilenie, quelques centaines d’habitants se retrouvaient pour faire le point sur cette  infamie. Le mardi, aucun forain ne s’est installé sur cet espace.

De la Plaine souffle un vent contraire.

Rédigé par Louise Mitchell

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