Un architecte modeste et génial. René Borruey.

Publié le 27 Novembre 2009

"C’est souvent une histoire de mots entre l’architecte et son projet".

 

Place Castellane. Marseille. Entretien avec René Borruey, enseignant-architecte et chercheur en modestie. Pour lui, cela a commencé il y a soixante-dix ans en Espagne.

 

1940 : Son père anarchiste et plâtrier fuit l’Espagne vaincue.

1994 : Titulaire enseignant architecture.

1996 : Participe au colloque en Architecture et modestie.

 

genere-miniature.aspx.gifRené Borruey enseigne à l’école d’architecture de Marseille. D’origine modeste, il est parvenu à se hisser dans cette profession où la reproduction sociale est avérée. Hésitant, lui, n’a jamais rien construit. "Il faut sentir les choses pour le faire" dit-il amoureux des mots ou de l’architecture italienne : il construit plutôt les architectes de demain, avec modestie.

Sa thèse, il l’a réalisée sur l’analyse urbaine de la ville de Marseille, sur le paysage péri-urbain, les Bastides. Pour lui, un architecte peut avoir un regard sur le monde. "Je m’intéressais sur le comment des grues, c’était une enquête sur comment on fait, le mystère de la construction, les détails du port".

Sa rencontre avec Guy Desgrandchamps est importante : "Il a un fond anarchiste. On avait un langage commun. C’était quelqu’un qui était hors normes". C’est sa modestie qui l’intéresse. Guy parle alors de "vacance de soi".

Modeste de condition : "Mon père était plâtrier, d’origine espagnole. Il appartenait à la CNT. Un grand vaincu. Quant à ma mère c’était une Asturienne". En 1940, ils sont donc réfugiés en France et comme on le sait assez mal reçus !

"Mon père s’est retrouvé au débarquement, c’était un grand anarchiste militant, condamné, il a fui pour ne pas mourir, ma mère, elle, était fille d’un socialiste". De son père il ajoute encore : "Il se méfiait de l’idéologie. La France l’a fait beaucoup souffrir. Il la trouvait bourgeoise". A partir de ce constat, René Borruey a fait un travail de rattrapage, pour comprendre que ce monde n’est pas entièrement mauvais : "Aujourd’hui je me sens anarchiste. J’ai un frère qui est devenu militant de Lutte ouvrière. Moi, je suis censé être un libéral !".

A ses étudiants qui disent que c’est le cours le plus motivant dans les études, il répond que ce n’est pas bon pour sa modestie.

Quant à la modestie en architecture, elle se définit comme un meilleur pour l’humanité : "C’est d’être à la hauteur de ce que demande la société à l’architecture ! Pas forcement de s’effacer dans le paysage même si c’est plus respectueux. Nous ne sommes pas écologistes vraiment…"

L’histoire étant sa passion autant que son métier, il raconte : "Modeste, en ancien français, ça veut dire celui qui observe la mesure ! Celle de l’espace, celle des choses…  (1) a raisonné sur la modestie, il avait une phrase clé : 'Préférer l’important par nature à l’important pour soi', où est l’important sans moi. Que je ne sois pas simplement dans le geste. Aujourd’hui le métier d’architecte c’est beaucoup l’esthétique. L’architecte doit évidement savoir l’histoire de l’architecture, de la mode, mais l’expression personnelle compte. Il doit prendre le temps". L’architecte a lu Sénèque finalement.

On sera plus surpris d’apprendre que Louis Kahn (2) fut un architecte modeste. Borruey argumente : "Je pense à Louis Kahn qui dit : qu’est-ce que mon bâtiment veut être, sans moi, ça c’est l’important par nature. Et Kahn s’est interrogé toute sa vie sur l’architecture".

L’architecture lui semble à la réflexion plus modeste quand elle est faite par des femmes : Odile Deck (3), Edith Girard (4)  ou Charlotte Perriand (5) qui réalisa les meubles des habitations du Corbusier. Cette dernière, qui sortait des arts décoratifs, justement, s’engagea au Parti communiste pour changer Paris "de la merde des banlieues".  Elle se fâche alors avec le Corbusier. "Elle a toutes les qualités justement, elle a réfléchi à l’ameublement minimum, à la vie des ménages". Les femmes, qui désormais sont plus nombreuses que les hommes dans les écoles, deviennent souvent chefs d’agences, c’est-à-dire travaillent dans l’ombre.

La modestie architecturale c’est aussi de travailler pour les pauvres, mais pas en se servant des favelas pour faire sa pub. "L’Arte povere est une imposture, le minimalisme aussi". Ce n’est pas construire des maisons simples qui assurent un certificat de modestie. C’est une posture, une attitude d’attention, d’écoute. Borruey voit plutôt de la modestie chez les Japonais qu’il qualifie de génies de la création. Le Japon est collectif en tout : "Il faut aller se promener dans les rues d’Osaka pour voir le niveau d’architecture qu’il y a là-bas". Dans les modèles reproductibles, le bâtiment pas cher, il cite Jean Prouvé (6). Il ajoute Fernand Pouillon (7), malgré son goût pour le champagne, qui a reconstruit le vieux Port à Marseille avec cette belle pierre banchée.

Dans l'ouvrage Architecture et Modestie GianCarlo de Carlo déclare :  "Je ne suis pas modeste, mais dans mon architecture j’espère que je le suis !". Il observe les gens, le territoire. A ses étudiants, Borruey dit qu’il faut avoir contact avec la matière. "Votre métier ce n’est pas seulement dessiner. L’architecte c’est celui qui retourne la table, qui voit comment elle est faite !". C’est celui qui ressemble à ces maîtres maçons du monde médiéval, à Villard de Honecourt ou Guillaume de Sens.

Mais où voit-on de l’architecture modeste ?: "Dans les architectures anonymes dont on a reparlé dans les années 70, mais c’est dans la période classique dans le respect de la règle, c’est cette époque ou le maître compte !". L’éclectisme du 19e siècle aussi révèle beaucoup de modestie. Ainsi la ville en général des années 30, ces immeubles de rapport qu’on trouve à Marseille, la place Castellane, l’œuvre d’Alvaro Siza (8).

Etre modeste peut consister à accepter la monumentalité : "Si la mesure est grande, l’architecture doit l’être aussi". Par contre, les mécanismes financiers créent des frustrations : "La difficulté pour les architectes maintenant c’est que les lois du marché tendent à tout uniformiser, à densifier les centres. Des opérateurs tout puissants commandent la ville".

René Borruey termine l’ouvrage auquel il a participé avec la citation de Michel Corajoud : "Le territoire, c’est comme une conversation : on n’y entre qu’à condition d’écouter ce qui s’est dit, et l’on n’y prend la parole que pour la rendre".

Dans le BTP, on leur offre le livre de Borruey, ils en ont tellement besoin… en toute modestie.

 

Christophe Goby

 

Architecture et Modestie, René Borruey, Giancarlo di Carlo, Guy Desgrandchamps, Benoit Philippe Peckle, Bruno Queysanne, éd. Théétète, 1999.

 

(1) Vladimir Jankélévitch (1903 - 1985), philosophe, aborde la question de la modestie dans son "Traité des Vertus" (1949).

(2)Louis Kahn (1901 - 1974), architecte américain influencé par Le Corbusier, il s'intéressa aux logement sociaux et aux bâtiments publics. A surtout construit en béton brut et en brique.

(3) Odile Deck, architecte contemporaine exerçant et enseignant à Paris. Lion d'or à la biennale de Venise en 1996. A réalisé par exemple la FRAC à Rennes.

(4) , née en 1949, architecte contemporaine.

(5) Charlotte Perriand (1903 - 1999), commence par du mobilier adapté aux bâtiments de le Corbusier, avant de voler de ses propres ailes. Elle a certes construit de nombreux bâtiments à usage collectif comme certains pavillons de la cité universitaire de Paris… mais également la station de ski des Arcs, très loin de l'écologie ! Une des rares femmes architectes devenue célèbre.

(6) é (1901 - 1984), développe la standardisation industrielle dans l'architecture. A rejoint l'appel de l'Abbé Pierre dans les années 50 pour proposer des logements pour les plus pauvres.

(7) Fernand Pouillon (1912 - 1986). Prix Médicis en 1964 pour son roman "Les Pierres sauvages" écrit en prison après une condamnation dans un scandale immobilier.

(8) Alvaro Siza, né en 1933 au Portugal. A construit de nombreux quartiers avec des logements sociaux, dans différents pays, dont Montreuil en région parisienne. Grand prix spécial de l'Urbanisme en 2005.

Rédigé par goby

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